Catégorie : Appels & annonces

  • « Je rends chaque coup dans la langue de Césaire ». Le texte de rap, entre poésie et récit francophones

    Date de tombée (deadline) : 20 Décembre 2024
    À : Sorbonne Université – Paris

    Responsable : Sorbonne Univ., Univ. de Bourgogne, Univ. Libre de Bruxelles
    Florian Alix – Virginie Brinker – Marion Coste – Romuald Fonkoua – Laurence Rosier

    « Je rends chaque coup dans la langue de Césaire »
    Le texte de rap, entre poésie et récit francophones

    Colloque international

    Sorbonne Université / Université de Bourgogne / Université Libre de Bruxelles

    « On me tue chaque jour dans la langue de Molière
    Je rends chaque coup dans la langue de Césaire »
    Kery James, « Le poète noir »

    Le rap est un genre musical dans lequel le texte, qui est la responsabilité du MC, est d’une importance cruciale. Très fréquemment, dans les interviews, les rappeur·euses mettent en avant leur activité d’écriture comme partie essentielle de leur art. Nous voudrions par ce colloque rendre compte des phénomènes de continuité qui peuvent exister avec les autres genres poétiques et les genres narratifs des littératures francophones, tout en nous montrant sensibles aux spécificités de l’expression rap. 

    Afin d’éviter des approches textualistes qui réduiraient le rap à ses paroles[1], nous souhaitons que la dimension performée et musicale du texte soit prise en compte.  Il nous semble en effet essentiel d’inclure dans toute réflexion sur ce genre cette dimension intermédiale[2]/transmédiale[3], et de faire porter l’analyse à la fois sur le texte, la musique, l’image et les conditions de la performance, voire l’influence des circuits de distribution et de leurs acteurs et actrices[4]. Cette hybridité médiatique du rap est d’autant plus cruciale qu’elle peut amener à le voir comme une « contre-littérature[5] », telle que Bernard Mouralis a établi le terme pour de tout autres corpus. C’est une pratique qui se fait en opposition à la littérature, parce que le rap intègre d’autres procédés d’expression et parce qu’il s’est construit sur une « illégitimité paradoxale »[6] ; mais il ne cesse d’entretenir une relation avec la littérature, soit explicitement en la citant, soit implicitement en adoptant des stratégies d’écriture qui peuvent y faire écho, soit en affirmant ostensiblement ses distances avec une certaine littérature présentée comme canonique. 

    Interroger cette relation à la littérature francophone et confronter le rap aux outils d’analyse des études francophones nous semblent ainsi à même de révéler des éléments de continuité et de rupture susceptibles d’enrichir la compréhension des spécificités d’écriture de ce genre, tout en l’inscrivant dans une histoire de la pensée qui ne s’est jamais réduite à l’objet livre. Par exemple, se pencher sur la textualité du rap demande de considérer une hybridité formelle à l’aune d’une histoire culturelle marquée du sceau du politique, toutes choses que les études francophones ont développées au fil de leur évolution. Il ne s’agit donc pas de considérer le rap comme relevant des littératures africaines, caribéennes ou maghrébines, mais d’éprouver l’analyse de la textualité du rap à l’aune de méthodologies francophones, et de voir en retour ce que cette intégration du rap apporte à ces méthodologies. 

    Plusieurs axes peuvent être envisagés : 

    1)     Le texte de rap, entre récit, poésie et arts de la scène. La forme courte du texte de rap ainsi que sa réalisation orale invitent de prime abord à classer le rap dans le genre poétique, ce qui a pour intérêt de souligner la façon dont les textes de rap travaillent les rythmes des mots et leurs potentialités évocatrices. La trap par exemple propose souvent des textes sans continuité thématique évidente, dans lesquels la rupture syntaxique et thématique met en valeur la capacité d’évocation des termes[7]. Nous espérons des communications qui porteront sur les spécificités poétiques des textes de rap. Pourtant, force est de constater que les textes de rap construisent aussi des récits. Ainsi, la réflexion pourrait concerner la pratique du storytelling dans des albums (JVLIVS de SCH, L’Etrange histoire de Mr. Anderson de Laylow, Lipopette Bar d’Oxmo Puccino, pour ne citer que quelques exemples) ou des morceaux (J’pète les plombs de Disiz, Petit Frère d’IAM, la série des « Enfants du destin » de Médine), pour étudier la façon dont ces formes construisent le récit. Sans chercher à catégoriser les textes de rap, il s’agira de se montrer sensible aux dimensions poétiques et narratives des textes et à leur entremêlement. L’importance des performances scéniques invite aussi à penser l’influence des arts de la scène sur l’écriture, qui pourrait faire l’objet de communication. L’influence de l’évolution des pratiques d’écoute et des supports de diffusion, de la radio aux CD au streaming, sur les pratiques du texte pourrait aussi faire l’objet de communications. On pourrait également réfléchir à divers emprunts à l’esthétique rap, que l’on peut trouver dans des romans, des pièces de théâtre, des arts séquentiels… 

    2)     Le texte de rap comme pratique intermédiale. Dans la continuité des travaux sur la place de l’oralité dans les poésies francophones, il pourra s’agir d’étudier la façon dont le texte performé de rap joue de cette oralisation pour produire des formes textuelles nouvelles. On pourra ainsi s’intéresser à des morceaux dans lesquels le texte tient a priori une place minime, se réduisant à l’évocation disparate de thèmes et faisant la part belle aux répétitions, pour voir comment l’intérêt du texte peut tenir dans son oralisation et dans sa mise en musique, voire dans sa possible dramatisation[8]. On appréciera particulièrement les communications inscrivant ces pratiques de l’oralité dans la continuité d’autres pratiques poétiques francophones, ou en opposition avec elles. 

    3)     Les références du texte de rap. L’inscription du rap dans les poétiques francophones tient aussi aux choix des références : les travaux de Virginie Brinker ont d’ores et déjà montré la façon dont certains rappeurs et rappeuses citent les penseurs des études francophones[9], et Bettina Ghio a révélé la place de la culture littéraire scolaire dans les textes de rap[10]. Reste à étudier la façon dont le texte de rap construit des systèmes de références piochant dans divers domaines des cultures populaires, films, séries, sports, pour construire des identités francophones ouvertes à des influences mondialisées. Il ne s’agit sans doute pas uniquement de chercher une légitimité littéraire qui se ferait par clins d’œil – geste susceptible de reconduire une hiérarchisation des genres que nous souhaitons éviter – que de déplacer les références en les reconfigurant. On pourrait ainsi interroger la place des mémoires afro-descendantes et des cultures afro-américaines par l’étude des références choisies par les rappeurs et rappeuses et lire ce phénomène comme l’ouverture d’un « cosmopolitisme vernaculaire[11] », selon l’expression de Homi K. Bhabha. Dans les textes de rap, on fait allusion à des poètes français en même temps qu’à Frantz Fanon, le tout sur des musiques influencées par exemple par la rumba congolaise. S’ajoutent à ce mélange des références à des productions audiovisuelles diverses, des films de Scorsese aux séries Netflix, pour étudier les passages transmédiaux auxquels se prête le rap.

    4)     Texte de rap et persona. Dans la continuité de l’étude de la dimension narrative des textes de rap, on pourrait interroger la façon dont le corps du ou de la MC est travaillé et mis en scène pour produire du récit. Il semble ainsi évident que les rappeuses et/ou les rappeur·ses queer, minoritaires dans le rap comme dans de nombreux genres musicaux, se saisissent des opportunités et des limites imposées par leur genre pour construire des persona spécifiques. De même, les différentes performances de la masculinité[12] s’inscrivent dans la création de persona variées. Et la diversification des esthétiques liées à la pratique du rap conduit aujourd’hui à une pluralité de manières d’être une rappeuse, de Casey à Shay, en passant par Chilla. On pourrait établir le même constat sur la façon dont la race, pensée comme une construction sociale, influe sur les persona produites par les artistes. De plus, ils ou elles en jouent en fonction de positionnements esthétiques, qui dépendent des sous-genres dans lesquels chacun·e cherche à s’illustrer. Ces sous-genres impliquent des thématiques et un ton spécifique et variera ainsi la persona de qui choisit la voix du rap conscient, de la trap, du troll rap, etc. Il faudrait se rendre sensible aux stratégies de l’excès, du second degré, de la farce[13], de la figure du trickster, qui appellent à une réception interprétative des morceaux. Une réflexion sur les dynamiques genrées et racialisées à l’œuvre dans l’invention esthétique de persona sera particulièrement appréciée. 


    Comité d’organisation

    • Florian Alix, CELLF/CIEF – Sorbonne Université
    • Virginie Brinker, CPTC – Université de Bourgogne
    • Marion Coste, CELLF/CIEF – Sorbonne Université
    • Romuald Fonkoua, CELLF/CIEF – Sorbonne Université
    • Laurence Rosier – Université Libre de Bruxelles

    Comité scientifique

    • Florian Alix, CELLF/CIEF – Sorbonne Université
    • Francesca Aiuti –Université degli Studi Roma tre
    • Virginie Brinker, CPTC – Université de Bourgogne
    • Marion Coste, CELLF/CIEF – Sorbonne Université
    • Romuald Fonkoua, CELLF/CIEF – Sorbonne Université
    • Anaïs Goudmand, CELLF – Sorbonne Université
    • Magali Nachtergael, Plurielles – Université Bordeaux Montaigne 
    • Laurence Rosier – Université Libre de Bruxelles
    • Serigne Seye –Université Cheikh Anta Diop
    • Cyril Vettorato, Cerilac – Université Paris Cité 

    Calendrier

    Date limite de soumission des propositions : 20 décembre 2024. 

    Les propositions, d’une limite de 300 mots, seront accompagnées d’une brève notice bio-bibliographique. Elles seront envoyées à l’adresse suivante : rapsucolloque@gmail.com

    Retour sur les propositions : début avril 2025. 

    Date du colloque : 20-21-22 novembre 2025.

    — 
    [1] Emmanuelle Carinos et Karim Hammou, « Approches du rap en français comme forme poétique », in Stéphane Hirschi, Corinne Legoy, Serge Linarès, Alexandra Saemmer et Alain Vaillant (dir.), La poésie délivrée, Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2017, p. 269-284.
    [2] Karim Hammou, Une histoire du rap en France, Paris, La Découverte, 2012 ; Magali Nachtergael, Poet against the machine : une histoire technopolitique de la littérature, Marseille, Le Mot et le reste, 2020 ; Irina Rajewsky, « Le terme d’intermédialité en ébullition : 25 ans de débat », in Caroline Fischer (éd.), Intermédialités, Paris, SFLGC, 2015. 
    [3] Rémi Besson, « Prolégomènes pour une définition de l’intermédialité à l’époque contemporaine », 2014, HAL, https://univ-tlse2.hal.science/hal-01012325v2, consulté le 28 juin 2024. 
    [4] Keivan Djavadzadeh, Hot, cool and vicious : genre, race et sexualité dans le rap états-unien, Paris, Les Prairies ordinaires, 2021. 
    [5] Bernard Mouralis, Les Contre-littératures, Paris, Hermann, coll. « Fictions pensantes », 2011 [1975].
    [6] Karim Hammou, Une Histoire du rap en France, op.cit., p. 12. Voir aussi : Séverin Guillard et Marie Sonnette, « Légitimité et authenticité du hip-hop : rapports sociaux, espaces et temporalités de musiques en recomposition », Volume !, 17 :2, 2020 :2, p. 7-23.
    [7] Juliette Hubert, Esthétique de la rupture comme engagement, du corps au lyrisme, dans le rap et la pop urbaine depuis les années 2000, thèse en préparation, sous la direction de Stéphane Hirschi et Serge Lacasse, Université Polytechnique Hauts de France et Université Laval. 
    [8] Voir Cyril Vettorato, Un monde où l’on clashe : la joute verbale d’insulte dans la poétique de rue, Paris, Éditions des Archives contemporaines, 2018. 
    [9] Virginie Brinker, « Héritages de Césaire, Fanon et Glissant : enjeux politiques et identitaires des références », in Emmanuelle Carinos et Karim Hammou (dir.), Approches formelles des musiques hip-hop, Presses universitaires de Provence, coll. Chants Sons, 2020 ; « Rap français, vers une poéthique cosmopolite », in Guillaume Bridet, Virginie Brinker, Sarah Burnautzki et Xavier Garnier (dir.), Dynamiques actuelles des littératures africaines : panafricanisme, cosmopolitisme, afropolitanisme, Paris, Karthala, 2018, p. 259-270 ; « Actualité de la pensée de Fanon dans le rap de Casey », Mouvements, n° 96, 2018, p. 36-42.
    [10] Bettina Ghio, Sans faute de frappe : rap et littérature, Marseille, Le Mot et le reste, 2016. 
    [11] Homi K. Bhabha, Les Lieux de la culture, trad. Françoise Bouillot, Payot & Rivages, coll. « Petite biblio Payot », 2019 [1994], p. 17-22. 
    [12] Marion Dalibert, « Les masculinités ethnoracialisées des rappeur.euse.s dans la presse », Mouvements, n° 96, 2018, p. 22-28. 
    [13] Voir Cyril Vettorato, Un monde où l’on clashe : la joute verbale d’insulte dans la poétique de rue, op.cit.

  • Le texte de l’autre. Dialogue interdisciplinaire autour de l’intertextualité et du discours rapporté

    Date de tombée (deadline) : 15 Novembre 2024

    À : Paris (Maison de la Recherche, Sorbonne Nouvelle)

    Responsable : CRISCO

    Url de référence :
    https://crisco.unicaen.fr/appel-a-communication-le-texte-de-lautre-colloque-sur-lintertextualite/

    Le texte de l’autre. Dialogue interdisciplinaire autour de l’intertextualité et du discours rapporté

    Maison de la Recherche, Sorbonne Nouvelle

    « Il y a plus affaire à interpreter les interpretations qu’à interpreter les choses, et plus de livres sur les livres que sur autre subject : nous ne faisons que nous entregloser » — Montaigne, Essais, 1592, III.13.

    Si le concept d’intertextualité s’est structuré et outillé au long du xxe siècle, dans la lignée des travaux fondateurs d’auteurs comme Bakthine, Kristeva ou Barthes (Limat-Letellier, 2019), il ne faut point oublier que toute une tradition scolastique, universitaire et littéraire consiste à commenter, interpréter et citer d’autres ouvrages antérieurs pour produire un nouveau discours. Cette « entreglose », pour reprendre la citation de Montaigne que nous commentons à notre tour, compose la fondation de réflexions nouvelles, qui seront à leur tour éventuellement glosées. Pour construire ce nouveau discours, il faut instaurer entre les textes une relation de parenté ou de dialogue, de quelque façon que ce soit. C’est à ce phénomène de parenté que nous souhaitons nous intéresser lors de ce colloque qui vise à réunir historien·nes, littéraires, codicologues, linguistes et humanistes numériques.

    Au cœur des discussions que nous souhaitons mener se situe le concept d’intertextualité, soit des textes mis en relation, qu’on l’entende selon la définition de Genette de « présence effective d’un texte dans un autre » (Genette, 1982 : 8), ou que l’on considère comme Barthes que « tout texte est un intertexte ; d’autres textes sont présents en lui à des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture antérieure et ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations révolues. » (Barthes, 1974). La relation qu’entretiennent deux énoncés a fait l’objet d’un grand nombre d’analyses et d’études, que ce soit sur le plan littéraire, mais également sur le plan de l’histoire des idées et de la linguistique et ce depuis plus d’un siècle (cf. bibliographie). L’approche structuraliste des débuts a depuis fait la place à des discours plus situés (féminisme, postcolonialisme, géographie postmoderniste etc.), dépassant le cadre de la littérature (Allen, 2022 : 171, 203). Nous proposons d’y revenir à la lumière des nouvelles avancées observées dans différents champs disciplinaires. Il arrive également que certaines recherches s’intéressent à des phénomènes d’intertextualité sans s’en douter, ainsi nous invitons toute personne s’intéressant au discours rapporté ou aux phénomènes de transmission des idées ou des textes à rejoindre nos discussions.

    Afin que nos échanges s’ancrent véritablement dans une démarche interdisciplinaire, nous poserons ainsi la question générale de ce qui peut caractériser l’intertextualité pour chaque discipline, des raisons de sa présence dans les sources et des méthodes de détection ou d’étude :

    • Que cherchons-nous concrètement lorsque nous cherchons à détecter l’intertextualité ?
    • Une fois l’intertextualité détectée, que faisons-nous de cette information ?
    • Une fois l’information enregistrée, qu’en tirons-nous ? À quelles questions de recherche cherchions-nous à répondre ?

    Les communications s’organiseront autour de trois axes principaux, mais toute proposition étudiant les propriétés et les contours de l’intertextualité, en tant que concept ou au sein d’un corpus spécifique, seront prises en considération. Bien que la langue principale du colloque soit le français, les contributions en anglais sont également acceptées. 

    Axe 1 — Dialogues historiques des textes et des idées

    Les enjeux d’intertextualité sont au cœur d’un certain nombre de disciplines scientifiques, et notamment les études littéraires et historiques qui fondent leur existence sur la citation, l’évocation et l’analyse de textes antérieurs, sources premières de leurs réflexions. Outre l’histoire et l’analyse littéraires, l’intertextualité peut notamment être signifiante pour l’histoire intellectuelle, l’histoire de l’éducation ou l’histoire religieuse, pour qui l’établissement de réseaux de citation(s) peut révéler la circulation d’idées, leur rejet ou leur acceptation. La relation aux sources textuelles, de quelque nature qu’elles soient (actes juridiques, témoignages, inscriptions, mémoires…), ne va cependant pas d’elle-même et engage à la fois une certaine perspective sur leur identité et leur traitement, et une posture spécifique du chercheur ou de la chercheuse qui étudie ces sources.

    Les contributions relevant de cet axe s’attacheront notamment à réfléchir à la façon dont les sources textuelles ont été considérées au long de l’histoire des idées et de l’histoire scientifique, de l’antiquité à la période contemporaine. Que peut révéler l’intertextualité pour les études extra-littéraires ? Quels ont été et quels sont aujourd’hui les rôles et les fonctions de l’intertextualité dans la démonstration et la conduite d’une analyse ? Quelles évolutions a subi la dimension intertextuelle, et de quelle façon ces évolutions ont-elles conditionné notre rapport au savoir ? 

    Axe 2 — Textes, marqueurs textuels et « faisceaux d’indices »

    Les mécanismes linguistiques à l’origine des phénomènes d’intertextualité relèvent de plusieurs problématiques. Ils posent d’ores et déjà des questions d’ordre morphosyntaxique, sur les structures et les mécanismes marquant l’introduction d’un discours second ou d’un énoncé allogène par rapport à un énoncé principal. Ces mécanismes sont multiples :

    • Verbes dédiés signalant, par leur sémantisme, l’introduction d’une relation intertextuelle (« comme dit / indique / signale / commente X »)        
    • Prépositions marquant l’introduction d’un discours second (« Selon X »)
    • Groupes nominaux divers (« La pensée de X », « Le texte de X », etc.)

    Les contributions s’inscrivant dans cet axe pourront interroger l’évolution de ces modèles et de ces mécanismes à travers le temps, selon différents états historiques des langues et au travers de différents types de textes. Elles interrogeront également les oppositions et relations entre les phénomènes intertextuels et des territoires proches, particulièrement les concepts de polyphonie et de discours rapporté, qui incluent sans s’y limiter la notion d’intertexte. Observe-t-on des évolutions et des répartitions des outils linguistiques selon la perspective intertextuelle des locuteurices ? Est-ce que le domaine, le genre ou la séquence textuelle influencent ces outils, et de quelles façons ? Une attention particulière sera apportée aux contributions explorant les enjeux diachroniques de ces problématiques. 

    Axe 3 — Signalement et matérialisation de l’intertextualité sur les supports traditionnels et numériques 

    Enfin, nous proposons dans un troisième temps de nous intéresser à la façon dont l’intertextualité a été repérée et signalée au sein des supports textuels eux-mêmes, et les évolutions techniques qui ont accompagné le balisage et le repérage des énoncés allogènes au sein d’un énoncé premier. Des conventions typo-dispositionnelles comme les marginalia, les manchettes, les notes, les guillemets ou les italiques, jusqu’aux hyperliens et aux métadonnées des fichiers numériques, nous désirons explorer à la fois le format de ces balises au sein de l’histoire de l’écrit mais également la façon dont ces choix visuels et intellectuels influencent le rapport aux sources et aux outils linguistiques les accompagnant.

    Notons que dans le cas des supports numériques, ce signalement de l’intertextualité a lieu à deux niveaux distincts : celui des formats de stockage[i], et celui des interfaces avec les lecteurs/annotateurs[ii]. À ces deux niveaux, ces matérialisations, parce qu’elles reflètent des modèles de ce que serait l’intertextualité, ouvrent des potentialités tout en en refermant d’autres. Les contributions relevant de cet axe pourront par exemple traiter des variations ou des continuités dans les formes qu’a pris ce signalement de l’intertextualité (sur les supports traditionnels comme numériques), les possibilités qu’elles offrent, ou encore dans les expériences plus ou moins réussies de « traduction » d’une forme dans une autre.

    [i] Chez les précurseurs comme Xanadu et la TEI, ou dans des initiatives plus récentes comme le vocabulaire d’annotation pour le Web ou les URI de fragments de textes.
    [ii] Reproduisant les conventions de lecture traditionnelles ou explorant de nouvelles conventions en ayant recours par exemple à des graphes, des dimensions multiples ou des animations.


    Bibliographie indicative

    Adam, Jean-Michel (2018). Souvent textes varient. Paris : Classiques Garnier.

    Allen, Graham (2022). Intertextuality. 3rd edition. New York : Routledge.

    Authier-Revuz, Jacqueline (2020). La Représentation du discours autre. Principes pour une description. Berlin et Boston : De Gruyter.

    Banfield, Ann (1995). Phrases sans parole. Paris : Seuil.

    Barthes, Roland (1974). « Texte (théorie du) », dans Encyclopedia Universalis.

    Birkelund, Merete, Nølke, Henning et Therkelsen, Rita (2009). « La polyphonie linguistique », Langue française, n°164.

    Bres, Jacques, Haillet, Pierre Patrick, Mellet, Sylvie, Nølke, Henning et Rosier, Laurence (dir.) 2005. Dialogisme et polyphonie. Approches linguistiques. Bruxelles : de Boeck.

    Büchler, Marco et Mellerin, Laurence (eds) (2017). « Computer-aided Processing of Intertextuality in Ancient Languages », dans Journal on Data Mining and Digital Humanities (JDMDH), special issue,

    Cerquiglini, Bernard (1981). La parole médiévale. Discours, syntaxe, texte. Paris : Les Éditions de Minuit. 

    Charolles, Michel, Fisher, Sophie et Jayez, Jacques (éds) (1990). Le Discours, représentations et interprétations. Nancy : Presses universitaires de Nancy.

    Ducrot, Oswald (1980). « Analyse de textes et linguistique de l’énonciation », dans Oswald Ducrot et al., Les mots du discours. Paris : Les Éditions de Minuit. p. 7-56. 

    —    (1984). Le Dire et le Dit. Paris : Les Éditions de Minuit. 

    —    (1989). Logique, structure, énonciation. Paris : Les Éditions de Minuit.

    Genette, Gérard (1982). Palimpsestes. La littérature au second degré. Paris : Le Seuil.

    Ide, Nancy et Véronis, Jean (1995). Text encoding initiative : Background and context. Dordrecht : Kluwer.

    Jaubert, Anne (2000). « Le discours indirect libre. Dire et montrer : approche pragmatique », dans Jaques Dürrenmatt, Sylvie Mellet et Marcel Vuillaume (dir.), Le style indirect libre et ses contextes. Amsterdam/Atlanta : Rodopi, p. 49-69. 

    Lagorgette Dominique, Oppermann-Marsaux, Evelyne et Rodriguez Somolinos, Amalia (dir.) (2006). « Énonciation et pragmatique : approche diachronique », Langue française n°149.

    Limat-Letellier, Nathalie et Miguet-Ollagnier, Marie (1998). L’intertextualité. Besançon : Presses universitaires de Franche-Comté.

    Marnette, Sophie (2006). « La signalisation du discours rapporté en français médiéval », Langue française, n° 149, p. 31-47. 

    Muñoz, Juan Manuel López, Marnette, Sophie et Rosier, Laurence (2006). « L’autocitation », Travaux de linguistique, n°52.

    Nelson, Theodor Holm (1999). « Xanalogical structure, needed now more than ever: parallel documents, deep links to content, deep versioning, and deep re-use », ACM Computing Survey, vol. 31(4),

    Nølke, Henning, Fløttum, Kjersti et Norén, Coco (2004). ScaPoLine. La théorie scandinave de la polyphonie linguistique. Paris : Kimé.

    Nølke, Henning (2001). Le regard du locuteur 2. Pour une linguistique des traces énonciatives. Paris : Kimé.

    Perrin, Laurent (éd.) (2006). « Le Sens et ses voix. Dialogisme et polyphonie en langue et en discours », Recherches linguistiques, n° 28.

    Rastier, François (2011). La mesure et le grain : Sémantique de corpus. Paris : Champion.

    Riffaterre, Michael (1971). Essai de stylistique structurale. Paris : Flammarion.

    Rodriguez Somolinos, Amalia (2000). « Locuteur, énonciateur et prise en charge. Quelques remarques sur la polyphonie en linguistique ». dans Jesus Lago et al. (dir). La Lingüística francesa en España camino del siglo XXI. Madrid : Arrecife, vol. II, p. 897-907.

    Rosier, Laurence (1999). Le discours rapporté. Histoire, théories, pratiques. Paris-Bruxelles : Duculot.

    Rubattel, Christian (1991), « Polyphonie et modularité », Cahiers de linguistique française n°11, p. 297-310.

    Tonani, Elisa (2009). « Blancs et marques du discours rapporté dans le roman français et italien », Romantisme n°146, p. 71-86.


    Informations pratiques

    • Le colloque aura lieu le 1er et le 2 juillet 2025 à Paris (Maison de la Recherche, Sorbonne Nouvelle).
    • Le colloque sera diffusé à distance, et les présentations enregistrées (sous réserve d’accord de diffusion des conférenciers et conférencières).
    • Les propositions de communication, sans mention d’auteur ou d’autrice ou de rattachement institutionnel, devront faire une page maximum (hors bibliographie).
      • Elles préciseront le titre de la communication ainsi que l’axe de travail pressenti, et devront également préciser les hypothèses de recherche, le corpus (le cas échéant), la méthode de travail et les résultats attendus.
      • Le nom et le rattachement des auteurs ou autrices, ainsi qu’une brève notice biographique, seront envoyés en parallèle dans un second document.
      • La proposition et la notice seront envoyées au format .docx ou .odt à ens-lyon.fr> et à unicaen.fr> avant le 15 novembre 2024.
    • Les contributions feront l’objet d’une publication collective après l’événement.

    Calendrier prévisionnel

    • Septembre 2024 : Envoi de l’appel
    • 15 novembre 2024 : Clôture de l’envoi des propositions
    • 15 janvier 2025 : Acceptation/Refus des propositions après avis du conseil scientifique

    Comité d’organisation

    • Jean Barré (ENS-PSL)
    • Aurélien Bénel (Université de technologie de Troyes)
    • Sarah Gaucher (Université Grenoble Alpes)
    • Mathieu Goux (Université de Caen Normandie)
    • Perrine Maurel (Sorbonne Université)
    • Laurence Mellerin (CNRS-HiSoMA)
    • Sarah Orsini (Université Grenoble Alpes)
    • Matthias Paulus (Université Rennes 2)
    • Morgane Pica (ENS de Lyon)
    • Alan Van Brackel (Université Sorbonne Nouvelle)

    Comité scientifique :

    • Jean-Michel Adam (Université de Lausanne)
    • Aurélien Berra (Paris-Nanterre)
    • Roger Chartier (EHESS)
    • Jean-Gabriel Ganascia (Sorbonne Université)
    • Dominique Lagorgette (Université de Savoie)
    • Pascale Mounier (Université de Grenoble)
    • Michel Sot (Sorbonne Université)
    • Mathieu Valette (INALCO)
  • Les voix de Maryse Condé (revue Francofonia)

    Date de tombée : 20 Octobre 2024

    Dirigé par Xavier Luce et Giuseppe Sofo
    Site de la revue : http://www.lilec.it/francofonia

    Adresse : Bologne

    Les Voix de Maryse Condé

    Francofonia

    Numéro spécial, Printemps 2025

    Dirigé par Xavier Luce et Giuseppe Sofo 

    C’est pour son « message d’humanisme moderne » qu’en 2021 l’œuvre de Maryse Condé a été primée par l’Institut de France. Le travail de Maryse Condé, tant littéraire qu’universitaire, mais aussi au sein de l’État français lorsque l’écrivaine a accepté de présider le Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, « permet de mieux comprendre le débat historique sur la colonisation[1] », a souligné la Secrétaire perpétuelle de l’Académie française. A la suite de son décès, le 2 avril dernier, la nation française a rendu hommage à une « indépendantiste guadeloupéenne », assurément « l’indépendantiste la plus décorée[2] » de la République, et son « œuvre-monde[3] » est aujourd’hui un classique de la littérature francophone inscrite au programme des concours nationaux et enseignée dans les classes primaires et secondaires ainsi qu’à l’université. 

    La voix et le nom de Maryse Condé incarne, dans l’héritage des Lumières, l’espérance d’un monde plus harmonieux : « Un jour viendra où la terre sera ronde et où les hommes […] n’auront plus peur les uns des autres, de celui-ci à cause de sa religion ou de celui-là à cause de la couleur de sa peau, de cet autre à cause de son parler[4] ». 

    On voudrait dans ce numéro de Francofonia mettre en perspective le rayonnement de l’œuvre condéenne au travers de ses multiples facettes et de sa capacité à décrire les « ravages du colonialisme et du chaos postcolonial dans une langue qui est à la fois précise et époustouflante[5] », comme l’a célébré en 2018 la Nouvelle Académie suédoise de littérature. 

    Nous sollicitons par conséquent des propositions de contributions de nature diverse : des articles scientifiques consacrés à l’analyse littéraire, génétique et/ou linguistique des textes de Maryse Condé, à l’analyse du déplacement de ses textes vers d’autres langues par le biais de la traduction, à l’analyse comparative, à l’influence de l’œuvre de Condé sur l’œuvre d’autres auteurs et autrices, ainsi que des documents inédits concernant l’œuvre de Condé, des entretiens et des présentations de fonds d’archives.


    Les propositions, comprenant un titre, un résumé de la proposition et une brève notice bio-bibliographique, seront envoyées aux directeurs du numéro Xavier Luce (xavier.luce@univ-antilles.fr) et Giuseppe Sofo (giuseppe.sofo@unive.it), en indiquant dans le sujet : « Francofonia Condé », avant le 20 octobre 2024. Les articles devront être remis au plus tard le 31 décembre 2024 et le numéro paraîtra au printemps 2025. 


    Bibliographie

    Carvigan-Cassin Laura, « Introduction à l’œuvre-monde de Maryse Condé », dans Laura Carvigan-Cassin (éd.), Sans fards, mélanges en l’honneur de Maryse Condé, Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), Presses universitaires des Antilles, coll. « Ecrivains de la Caraïbe 1 », 2018, pp. 17-26.

    Condé Maryse, « La colonisation fut coupable de pas mal de crimes… », sur Bibliobs, 10 juin 2017 (en ligne : https://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20170609.OBS0501/la-colonisation-fut-coupable-de-pas-mal-de-crimes-par-maryse-conde.html ; consulté le 30 novembre 2018).

    Condé Maryse, La Vie sans fards, Paris, J.-C. Lattès, 2012.

    Condé Maryse, « Le monde à l’envers, ou l’empire des signes revisité », dans Michaël Ferrier et Nobutaka Miura (éd.), La Tentation de la France, la tentation du Japon : regards croisés, Arles, P. Picquier, 2003, pp. 183-190.

    Cottenet-Hage Madeleine et Lydie Moudileno (éd.), Maryse Condé, une nomade inconvenante : mélanges offerts à Maryse Condé, Matoury, Ibis rouge, 2002. Couv. ill. 24 cm.

    Moudileno Lydie, « Posture insolente et visibilité littéraire de Maryse Condé », dans Claire Delahaye, Isabelle Mornat et Caroline Trotot (éd.), Femmes à l’œuvre dans la construction des savoirs : Paradoxes de la visibilité et de l’invisibilité, Champs sur Marne, LISAA éditeur, coll. « Savoirs en Texte », 2020, pp. 303-314.

    « Disparition de Maryse Condé », sur elysee.fr, 2 avril 2024 (en ligne : https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2024/04/02/disparition-de-maryse-conde ; consulté le 10 juillet 2024).

    « Prix mondial Cino Del Duca 2021 de la Fondation Simone et Cino Del Duca, remis à Maryse Condé pour l’ensemble de son oeuvre littéraire », Institut de France, 2021.

    « The Laureate : Maryse Condé wins the the New Academy Prize in Literature », sur Den Nya Akademien, 12 octobre 2018 (en ligne : https://www.dennyaakademien.com/kopia-pa-the-finalists ; consulté le 18 octobre 2018).

    « Maryse Condé, une auteure insaisissable : un podcast à écouter en ligne », sur France Culture, rubrique « Arts et Divertissement », 15 février 2018 (en ligne : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-maryse-conde ; consulté le 10 juillet 2024).


    [1]« Prix mondial Cino Del Duca 2021 de la Fondation Simone et Cino Del Duca, remis à Maryse Condé pour l’ensemble de son oeuvre littéraire », Institut de France, 2021
    [2]« Disparition de Maryse Condé », sur elysee.fr, 2 avril 2024 (en ligne : https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2024/04/02/disparition-de-maryse-conde ; consulté le 10 juillet 2024)
    [3]L. Carvigan-Cassin, « Introduction à l’œuvre-monde de Maryse Condé », dans L. Carvigan-Cassin (éd.), Sans fards, mélanges en l’honneur de Maryse Condé, Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), Presses universitaires des Antilles, 2018, p. 17-26
    [4]M. Condé, « La colonisation fut coupable de pas mal de crimes… », sur Bibliobs, 10 juin 2017 (en ligne : https://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20170609.OBS0501/la-colonisation-fut-coupable-de-pas-mal-de-crimes-par-maryse-conde.html ; consulté le 30 novembre 2018)
    [5] « Maryse Condé is a grand storyteller. Her authorship belongs to world literature. In her work, she describes the ravages of colonialism and the postcolonial chaos in a language which is both precise and overwhelming. The magic, the dream and the terror is, as also love, constantly present. Fiction and reality overlap each other and people live as much in an imagined world with long and complicated traditions, as the ongoing present. Respectfully and with humour, she narrates the postcolonial insanity, disruption and abuse, but also human solidarity and warmth The dead live in her stories closely to the living in a multitudinous world where gender, race and class are constantly turned over in new constellations. », « The Laureate : Maryse Condé wins the the New Academy Prize in Literature », sur Den Nya Akademien, 12 octobre 2018 (en ligne : https://www.dennyaakademien.com/kopia-pa-the-finalists ; consulté le 18 octobre 2018).

  • Fin des mots, mots de la fin et discours sur la fin. La « fin de vie » en langue(s) et en discours (revue Atlante)

    Date de tombée (deadline) : 15 Juillet 2024

    À : Université de Lille

    Revue AtlanteLien vers l’appel

    Numéro 23, automne 2025

    Fin des mots, mots de la fin & discours sur la fin
    La fin de vie en langue(s) et en discours

    L’appel est également disponible en espagnol, italien et portugais sur le site de la revue Atlante.

    La métaphore biologique ou vitaliste… 

    Penser le fonctionnement et l’évolution des langues en termes de vie et de fin de vie n’est pas un motif nouveau – bien au contraire : la métaphore biologique ou vitaliste, qui consistait à comparer les langues à des organismes vivants, était particulièrement en vogue au XIXe siècle. Ainsi A. Schleicher comparait-il les langues à « des organismes naturels qui, en dehors de la volonté humaine et suivant des lois déterminées, naissent, croissent, se développent, vieillissent et meurent » (1868) ; ainsi A. Darmesteter filait-il la métaphore dans son ouvrage La vie des mots (1887), en étudiant les processus néologiques et de changement de sens comme des formes de naissance, d’évolution et de mort des mots. À la fin du même siècle, cette métaphore a donné lieu à de nombreux débats et critiques (Bréal 1887), dont la virulence pouvait témoigner d’une mutation profonde dans la conception de la langue : elle serait alors passée « du statut d’organisme naturel à celui d’institution » (Auroux 1979) ; une institution sociale comparable à la « monnaie », autre métaphore séculaire revenue en force pour se substituer à la première (Rey 2008). 

    … et ses renouvellements actuels

    La métaphore biologique continue toutefois d’être très utilisée dans les conversations courantes, et a été tout particulièrement visible dans de récents débats autour de certaines innovations lexicales ou morphosyntaxiques populaires et créatives comme l’écriture inclusive. L’Académie française a ainsi déclaré le 26 octobre 2017 que la langue française se trouvait « désormais en péril mortel »[1], tandis que le collectif des linguistes atterrées (2023) voit au contraire dans ces innovations un témoignage de vitalité[2] de la langue française. On pense aussi aux mouvements de revitalisation des langues en danger, qui, résistant à la mort des langues (Hagège 2000), viennent ajouter un nouvel élément à l’opposition classique entre langue vivante et langue morte. Ces problématiques actuelles renouvellent la métaphore biologique de la vie et de la fin de vie en linguistique en la remettant au goût du jour, avec des enjeux politiques et sociaux qui méritent d’être analysés.

    Par ailleurs, d’un point de vue théorique, cette même métaphore est susceptible d’être renouvelée par le récent dialogue établi avec les sciences du vivant par les approches énactivistes ou énactivisantes en linguistique (Bottineau 2017). Paradigme fondé par les biologistes chiliens Maturana et Varela, l’énaction prend sa source dans un questionnement sur la nature du vivant ; ce dernier y est caractérisé par sa capacité à régénérer ses propres composantes, comme l’arbre perd ses feuilles à l’automne pour les régénérer au printemps, ou comme les cellules du corps humain meurent et se régénèrent les unes après les autres. Une langue morte, par opposition à une langue vivante, n’est peut-être pas seulement une langue qui ne « se parle plus », mais aussi et surtout une langue dont les composantes ne se renouvellent plus ; une langue qui ne voit plus certains de ses mots, de ses structures, de ses morphèmes s’éteindre alors que s’en créent de nouveaux au fil des interactions entre les locuteurs. Une langue vivante n’est sans doute en rien comparable à un corps vivant clôturé biologiquement par une membrane ou une peau, avec une naissance et une mort précisément datables ; mais elle se caractérise par une dynamique de renouvellement permanente, au gré des interactions entre des individus multiples. De ces interactions, émerge cet ensemble cohérent et toujours en mouvement qu’est la langue, le système linguistique, dans un fonctionnement probablement comparable à celui de bien d’autres systèmes vivants complexes  – du vol d’étourneaux au banc de poissons, en passant par la fourmilière ou la ruche.

    Étudier l’obsolescence et la fin de vie de certaines composantes d’une langue, s’intéresser aux moments de basculement de certains microsystèmes, permettra d’observer le fonctionnement même de cette dynamique. 

    Fin de vie des signes : fonctionnement du système, fonctionnement des signifiants 

    La question de la fin de vie de certaines formes linguistiques, et d’un renouvellement perpétuel des langues entre néologie et obsologie, avait déjà intéressé J.-C. Chevalier et M.-F. Delport ; sous la plume de cette dernière, on lit par exemple, dans l’introduction du volume La fabrique des mots :

    Ne pourrait-on, au bout du compte, voir l’histoire de la langue comme une néologisation continue et opérant à des vitesses diverses, où la place laissée par l’évanouissement d’un mot (appelons-le « obsologie ») crée un « blanc » dans le système, qui est en soi une néologie ? Quatre cas théoriques se présenteraient : celui d’une néologie à deux faces, le « blanc » et ce qui le remplace ; celui où la néologie consiste en une suppression et une création corrélative ; celui d’une création sans suppression ; celui d’une suppression sans création compensatrice. (M.-F. Delport 2000 : 5-6)

    Ce sont plusieurs questionnements théoriques qui se posent ici. Postuler l’existence d’un « blanc » dans un système, c’est concevoir le système « langue » comme préexistant aux signes qui viendraient le remplir. C’est le concevoir comme un système pré-construit de représentation du monde, commun à toutes les langues, et que chaque langue aurait simplement à instancier par des signifiants qui lui sont propres. Une autre vision des choses est possible si l’on admet que ce sont les réseaux signifiants qui construisent le système ; si l’on admet que ces réseaux signifiants instaurent par eux-mêmes un ordre de représentation qui n’est pas commandé par une structuration préalable du monde et/ou de l’esprit. C’est à quoi invitent de récentes explorations dans le domaine du signifiant[3]. Placer le signifiant « aux commandes » suppose de repenser profondément la notion de système linguistique, et de repenser également son fonctionnement en tant que système complexe tenant du vivant. Doit-on considérer que la fin de vie d’une forme ou de structures grammaticales signifie l’appauvrissement d’un système de représentation préétabli ? Ressent-on la nécessité de remplacer le signe perdu par un autre (avec lequel il serait alors interchangeable d’un certain point de vue) ? Ou bien au contraire, la fin de vie d’une forme est-elle la trace d’un autre ordre qui est en train de se mettre en place, faisant émerger un autre système de représentation ?

    En dernier lieu, si le signifiant est le moteur de la construction du sens, alors, observer la forme même des mots – lire les signifiants – permet peut-être d’accéder à certaines conceptualisations que se donnent les locuteurs : on pourra observer la façon dont les différentes langues disent la fin (fin vs. final en espagnol ; enfin, en fin de compte, au bout du compte, finalement… en français, al fin y al cabo, finalmente, después de todo, a la postre en espagnol, et bien d’autres).


    Objectifs du numéro

    Le présent numéro se propose ainsi de problématiser les applications actuelles de la notion de fin de vie aux systèmes linguistiques, et d’en interroger les enjeux – selon les cas – théoriques et épistémologiques, ou politiques et sociaux.

    Les différentes contributions pourront notamment porter sur les thématiques suivantes (non exhaustives) :

    • Épistémologie et discussions de la métaphore biologique et vitaliste en linguistique ;
    • Analyse de discours : enjeux politiques de la métaphore biologique de la « fin de vie » dans les discours sur la fin de vie des langues, des mots ou les langues en danger ; 
    • Études de cas d’« obsologie » : fin de vie d’une forme, d’un microsystème en diachronie ;
    • Réflexions sur les limites et bornes d’un système d’un point de vue diachronique (permanences, identités et renouvellements d’un « état de langue » à l’autre), voire diatopique (netteté ou porosité des frontières dans le cadre du « contact de langue ») ;
    • Études de sémantique et pragmatique sur le lexique et la phraséologie de la fin dans les langues romanes.

    Informations pratiques

    Contact : marine.poirier@univ-lille.fr 

    • Les propositions d’articles (titre et résumé de 300 mots environ), accompagnés d’une brève notice biographique, seront à envoyer pour le 15 juillet 2024.
    • Les décisions d’acceptation seront communiquées aux auteurs pour le 15 septembre 2024.
    • Après acceptation d’une proposition d’article, les contributions sont à envoyer aux coordinateurs du dossier avant le 15 décembre 2024, délai de rigueur. Les auteurs veilleront à respecter scrupuleusement les normes de présentation disponibles à l’adresse : https://journals.openedition.org/atlante/1302
    • Les articles seront soumis à expertise par le comité scientifique, et le retour d’évaluation aux auteurs est prévu le 15 mars 2025.
    • La version définitive de l’article sera envoyée pour le 15 juin 2025.
    • Publication du numéro : automne 2025.

    Bibliographie indicative

    Auroux Sylvain, 1979, « La querelle des lois phonétiques », Lingvisticae Investigationes, 3/1, p. 1-27.

    Badir Sémir, Polis Stéphane, Provenzano François, 2016, « Actualités du modèle darwinien en linguistique », dans Cl. Blanckaert, J. Léon et D. Samain (éds.), Modélisations et sciences humaines. Figurer, interpréter, simuler, Paris : L’Harmattan, p. 271-288.

    Blestel Élodie & Fortineau-Brémond Chrystelle, 2015, « La linguistique du signifiant : fondements et prolongements », Cahiers de praxématique, 64, en ligne : https://journals.openedition.org/praxematique/3799

    Bottineau Didier, 2017, « Langagement (languaging), langage et énaction, a tale of two schools of scholars : un dialogue entre biologie et linguistique en construction », Signifiances (signifying), 1/1, p. 11-38. 

    Bréal ([1887] 2005), « L’histoire des mots », dans Essai de sémantique, Limoges : Lambert-Lucas.

    Cerquiglini & Pruvost, 2017), Les mots disparus de Pierre Larousse, Paris : Larousse.

    Chevalier Jean-Claude, Launay Michel & Molho Launay, 1984, « La raison du signifiant », Modèles linguistiques, 6/2, p. 27-41.

    Costa James (éd.), 2013, Enjeux sociaux des mouvements de revitalisation linguistique, numéro de la revue Langage & Société, n°145.

    Darmesteter Arsène, 1979 [1887], La vie des mots étudiée dans leurs significations, Paris : Champ Libre. 

    Delport Marie-France, 2000, « Avant-propos », La fabrique des mots : la néologie ibérique, Paris : Sorbonne Université Presses, p. 5-6.

    Dostie Gaetane, Diwersy Sacha & Steuckart Agnès (dir.), 2021, Entre viellissement et innovation : le changement linguistique, numéro 82 de la revue Linx. Revue des linguistes de l’université Paris X Nanterre, en ligne : https://journals.openedition.org/linx/7340

    Duchêne Alexandre & Heller Monica (éd.), 2012, Language in Late Capitalism : Pride and Profit, Routledge.

    García Mouton Pilar & Grijelmo Álex, 2011, Palabras moribundas, Madrid : Taurus. 

    Haboud Bumachar Marleen, 2023, « Desde la documentación activa a la revitalización contextualizada: experiencias con comunidades kichwahablantes en Ecuador », International Journal of the Sociology of Language, 280, p. 91-134.

    Hagège Claude, 2000, Halte à la mort des langues, Paris : Odile Jacob.

    Launay Michel, 2003, « Note sur le dogme de l’arbitraire du signe et ses possibles motivations idéologiques », Mélanges de la Casa de Velázquez, 33-2, p. 275-284, https://journals.openedition.org/mcv/227

    Les linguistes atterrées (collectif), 2023, Le français va très bien, merci, Paris : Gallimard.

    Luhmann Niklas, 2010, Systèmes sociaux : esquisse d’une théorie générale, trad. Lukas Sosoe, Québec : Presses de l’Université Laval.

    Maturana Humberto & Varela Francisco, [1972] 1994, De máquinas y seres vivos. Autopoiesis : la organización de lo vivo, Santiago de Chile, Lumen.

    Maturana Humberto & Varela Francisco, 1999, El árbol del conocimiento, Las bases biológicas del entendimiento humano. Madrid, España debate (3e éd.).

    Maturana Humberto, 1978, “Biology of Language : the Epistemology of Reality”, in George A. Miller and Elizabeth Lenneberg (eds.), Psychology and Biology of Language and Thought: Essays in Honor of Eric Lenneberg, New York, Academic Press, p. 27-63.

    Maturana Humberto, 1988, “Ontology of Observing : the Biological Foundations of Self-Consciousness and of the Physical Domain of Existence”, in Rod Donaldson (ed.), Texts in cybernetic theory : an in-depth exploration of the thought of Humberto Maturana, William T. Powers, and Ernst von Glasersfeld, Felton, American Society for Cybernetics (ASC), p. 1-53.

    Morvan Malo & al. (org), 2023, colloque La métaphore biologique dans les discours sur les langues, Université de Tours, 16-17 novembre 2023.

    Pagès Stéphane (dir.), 2017, Submorphologie et diachronie dans les langues romanes, Aix-en-Provence : Presses Universitaires de Provence.

    Pivot Bernard, 2004, 100 mots à sauver, Paris : Albin Michel.

    Poirier Marine, 2021, La coalescence en espagnol. Vers une linguistique du signifiant énactivisante. Limoges : Lambert-Lucas.

    Raimbault Jean-Claude, 2006, Les disparus du XXe siècle : les 10 000 mots disparus, les 18 000 mots apparus au XXe siècle, Nantes : Éditions du temps.

    Rey Alain, 2008, « Les mots, des immortels ? », préface à Héloïse Neefs, Les disparus du Littré, Paris : Fayard.

    Roussillon René, 2012, « Fonctions des métaphores biologiques », Libres cahiers pour la psychanalyse, 25, p. 59-82.

    Schleicher August, 1868, La théorie de Darwin et la science du langage. De l’importance du langage pour l’histoire naturelle de l’homme (trad. Pommeyrol), Paris : librairie A. Franck. 



    [1] https://www.academie-francaise.fr/actualites/declaration-de-lacademie-francaise-sur-lecriture-dite-inclusive
    [2] https://www.tract-linguistes.org/
    [3] Voir les présentations faites par Blestel & Fortineau-Brémond 2015, Poirier 2021.

  • Les révolutions de la langue – revue Orages. Littérature et culture 1760-1830 n° 24 (2025)

    Les révolutions de la langue
    Revue Orages.
    Littérature et culture 1760-1830 n° 24 (2025)

    Échéance : 15 septembre 2024

    jean-christophe.abramovici@sorbonne-universite.fr
    elise.pavy@u-bordeaux-montaigne.fr

    Revue Orages

    Le tournant des Lumières est puissamment marqué par des révolutions de la langue française. L’idée d’une langue française « régénérée », « révolutionnée » et bien sûr « révolutionnaire » [Bonnet, Roger] hante la seconde moitié et la fin du XVIIIe siècle. Le bilan de ces changements, que beaucoup espèrent définitifs, sera fortement discuté au début du XIXe siècle.
    Après avoir déploré « l’abus des mots » [Ricken, Steuckardt], le mitan du siècle impose la quête de leur « justesse » avec la réflexion sur la synonymie et la néologie [Armogathe, Dougnac, Abramovici]. Les représentations de la langue française dans les textes théoriques et fictionnels, les images et les métaphores qui la décrivent, les systèmes et les règles qui la fabriquent, ainsi que les sentiments diffus et confus qui l’entourent, développent de nouveaux imaginaires. Le mythe du « génie de la langue française » et ses attributs corollaires – clarté, rationalité, sociabilité, fixité et même perfection et universalité [Mornet, Fumaroli, Meschonnic, Siouffi] – sont remis en question et amendés. Entre 1760 et 1830, écrivains et théoriciens mettent d’abord en exergue la perfectibilité de la langue française et son mouvement – fût-il saisi et compris au sein d’une stabilité – ils examinent les malentendus et les méfaits de la communication, la part d’ombre et d’opacité de la langue, voire son fanatisme et sa folie latente. La langue française est bien perçue de façon orageuse, comparée à un fleuve qui s’élargit, profond et impétueux, ou encore à une mer qui oscille, avec sac et ressac, souvent tumultueuse.
    L’idée de ce numéro, les révolutions de la langue française, est d’étudier, du point de vue de l’histoire des idées et de l’histoire de la langue et de la littérature françaises, ce que les écrivaines et les écrivains, les théoriciens de la langue, ainsi que les hommes et les femmes engagés dans et par les mots de la Révolution, nous disent des transformations et des mutations de la langue française. Il s’agira d’analyser comment la langue française se modifie, tant au niveau du vocabulaire que de la grammaire, ou encore de la ponctuation.
    Quelles révolutions de la langue française sont concrètement réalisées ? Comment et par qui sont-elles insufflées ? De quelles manières sont-elles d’emblée jugées et interprétées ?

    Les propositions (5000 signes) sont à envoyer jusqu’au 15/09/2024 à jean-christophe.abramovici@sorbonne-universite.fr et à elise.pavy@u-bordeaux-montaigne.fr. Les articles (30 000 à 35 000 signes, notes et espaces incluses) seront à rendre le 15/03/2025. (Versions définitives après relectures mai 2025, épreuves juillet 2025, parution à l’automne 2025).

  • La langue de Jérôme Ferrari

    27 et 28 mars 2025 à l’Université de Corte (Corse)

    Joseph Dalbera (U. Corte)

    Cécile Narjoux (U. Paris Cité)

    Lien vers l’appel

    La langue de Jérôme Ferrari

    Après les recueils de contributions consacrés à « la langue » de Sylvie Germain (EUD, 2010), à celle de Laurent Mauvignier (EUD, 2012), d’Éric Chevillard (EUD, 2013), de Jean Rouaud (EUD, 2015), de Maylis de Kerangal (EUD, 2017), de Marie Darrieussecq (EUD, 2019), de Léonor de Récondo (EUD, 2021) de Régis Jauffret (EUD, 2023), de Bernard Noël (EUD, 2024), de Marie-Hélène Lafon (à paraître en 2025), nous souhaitons donc poursuivre notre investigation du matériau langagier, dans ses réalisations et ses singularisations littéraires les plus contemporaines, avec l’œuvre de Jérôme Ferrari.

    On ne compte plus, en effet, les prix pour les récits de Jérôme Ferrari, né en 1968, écrivain et philosophe, auteur de recueils de nouvelles – les premières publiées en 2001 aux éditions Albiana, à Ajaccio –, et de huit romans – dont sept, depuis 2007, chez Actes Sud. Parmi eux, Un dieu un animal (2009), reçoit le Prix Landerneau ; Où j’ai laissé mon âme (2010), le Grand Prix Poncetton SGDL et le Prix Roman France Télévisions ; Le Sermon sur la chute de Rome (2012), le Prix Goncourt ; enfin, À son image, en 2018 reçoit le Prix littéraire du Monde. 

    Jérôme Ferrari est aussi l’auteur d’essais, notamment autour de la photographie de guerre : À fendre le cœur le plus dur, paru en 2015 avec Oliver Rohe ; et de chroniques pour le journal La Croix, en 2016, qui ont été rassemblées et publiées sous le titre Il se passe quelque chose chez Flammarion en 2017. Il est également l’auteur de nombreuses traductions en français de l’œuvre corse de Marcu Biancarelli.

    Or, s’agissant de ses romans, la critique littéraire est assez unanime quant à son « style », son « écriture », sa « langue ».  À propos d’À son image, Pierre Assouline dans La République des livres parle d’« une écriture sobre, dépouillée du moindre effet lyrique mais fortement imprégnée de religieux » ; à propos du Principe (2015), il est question d’« une puissante écriture » (Patrick Beaumont, La Gazette Nord-Pas-de-Calais), qui témoigne d’« une grande maîtrise du temps et du récit » (Angélique Moreau, RCF en Berry), où l’écrivain 

    […] développ[e] une écriture toujours plus incantatoire, traversée de raies de lumières et de nébuleuses magnétiques. Particulièrement envoûtantes sont ses phrases de fin de chapitres, déroulées avec une évidence triomphale, comme des conclusions de démonstrations scientifiques, synthétiques et poétiques, ouvertes sur l’infini de la pensée. (Martine Landrot, Télérama)

    Mais c’est principalement Le Sermon sur la chute de Rome qui aura suscité le plus d’éloges quant à son style, sa « langue » :

    « une langue qui ondule comme un long serpent au soleil et que l’éditeur a raison de qualifier de « somptueuse » (Bernard Pivot, Le Journal du Dimanche)

    « une langue virtuose et lyrique » (Baptiste Liger, L’Express)

    « Dans ce roman, voix du ciel et voix du sang se mêlent, donnant à l’écriture ampleur, violence, profondeur et légèreté : une merveille d’équilibre. » (Paulin Césari, Le Figaro Magazine)

    « une langue magnifique qui ne manque pas de grandeur, dans le prologue et le final, et alterne les monologues intérieurs et les dialogues serrés, le cocasse et le tragique, la poésie et le rêve, pour terminer sur le sermon, assumé, sur la chute de Rome » (Sophie Creuz, L’Echo)

    «  son écriture si profonde, proche des émotions, et pourtant pleine de recul ». (Marine Landrot, Télérama)

    « Dans cette fable philosophique, le narrateur prend à son compte les dialogues et les pensées de trois générations de personnages, qu’il pétrit dans une langue superbe pour que lève cette distance nécessaire qui rend les hommes si bouleversants et si pathétiques à la fois. »  (Olivier Maison, Marianne)

    « La phrase se lance, se développe, dévie, s’enroule sur elle-même, repart pour se déployer en beauté. L’art de l’ellipse, la maitrise de l’humour au cœur du désastre, font de ce roman l’un des plus accomplis de la rentrée littéraire ». (Thierry Gandillot, Les Echos)

    « Et ce qui frappe jusqu’au bout, c’est l’incomparable beauté de son écriture, ce phrasé si particulier, imprégné du rythme et de la musicalité des sermons du passé… mais remis au goût du jour. » (Augustin Trapenard, Elle)

    Comment donc caractériser plus précisément, plus rigoureusement le style de l’écrivain, et les procédés à l’œuvre qui font sa langue « superbe », « magnifique » ou « virtuose » ? quel est son rapport à la langue ?  et à la langue corse qu’il traduit ? comment rapporte-t-il les discours autres ?  quelle place accorde-t-il aux figures de style ? Comment décrire sa phrase, son phrasé, son rythme ?  comment travaille-t-il les formes verbales pour (se) jouer du temps ?  Quelles sont aussi bien les « tensions stylistiques » (G. Philippe) qui parcourent son œuvre et la rendent de ce point de vue reconnaissable ?  

    C’est ce que nous tenterons de découvrir lors du colloque organisé les 27 et 28 mars 2025 à l’Université de Corte (Corse), en présence de l’écrivain, afin de décrire, d’analyser, dans une perspective stylistique et linguistique, la langue et le rapport à la langue de cet écrivain « insulaire ». 

    Les actes de la journée seront publiés ultérieurement. 


    Les propositions (un titre et quelques lignes de présentation) de communication et/ ou de contribution écrite devront parvenir avant le 15 octobre 2024 par courrier électronique aux adresses suivantes :

    Joseph Dalbera (U. Corte) (dalbera_j@univ-corse.fr)

    Cécile Narjoux (U. Paris Cité) (cecilenarjoux.univpariscite@gmail.com


    Quelques références bibliographiques

    Sarah Burnautzki et Cornélia Ruhe (dir.), Chutes, ruptures et philosophie : les romans de Jérôme Ferrari, Paris, Classiques Garnier, 2018.

    C. Narjoux, « ‘comme si tous les instants du passé subsistaient simultanément, non dans l’éternité, mais dans une inconcevable permanence du présent’ – Le présent photographique de J. Ferrari dans À son image », dans Études corses, « Littératures en Corse », n° 91, décembre 2024, J. Dalbera & P. Marchetti-Leca (dir.), Albiana/ASCH.

    E. Su, « Quelques aspects de la phrase dans la trilogie de Jérôme Ferrari », dans Études corses,  « Littératures en Corse », J. Dalbera & P. Marchetti-Leca (dir.), Albiana/ASCH, à paraître en décembre 2024.

    Mathilde Zbaeren, Des mondes possibles, des romans de Jérôme Ferrari ; postface de Jérôme Meizoz ; avec une préface de Jérôme Ferrari, Archipel, 2017.

  • Non-dit(s) du genre et de la sexualité dans le roman d’expression française au XIXe siècle (revue Études littéraires)

    Date de tombée (deadline) : 15 Septembre 2024

    À : Université Laval

    Études littéraires

    Études littéraires. « Non-dit(s) du genre et de la sexualité dans le roman d’expression française au XIXe siècle »

    « [S]i le texte classique n’a rien de plus à dire que ce qu’il a dit, du moins tient-il à “laisser entendre” qu’il ne dit pas tout ». Cet aphorisme, extrait du dernier fragment de S/Z (« XCIII. Le texte pensif »), fait du « non-dit » le moteur de Sarrasine ; ainsi, Zambinella n’apparaît castrat qu’à la fin de la nouvelle de Balzac, ouverte à interprétation. « Ce ou cette Zambinella ? » se demande encore Béatrix de Rochefide, au terme du récit : « Et la marquise resta pensive. » Sans réponse, cette « pensée » du genre sexué, qui naît d’une indétermination du genre grammatical, démultiplie le(s) sens du texte / sexe balzacien : or, si l’on postule, comme Barthes, que toute action romanesque est fondée sur un silence – indispensable à l’intrigue –, ne peut-on pas réfléchir aux personnages et à leur(s) sexualité(s) en creux ou en termes de « non-dits » ? C’est re-définir la littérature, et plus particulièrement le roman, comme un instrument de « mise en discours du sexe » (Foucault) et de ses tabous, d’une part ; comme un « jeu » (Ducrot) de sur-signification / silenciation du genre (ou du sujet genré), d’autre part. 

    En 1971, dans La Théorie littéraire, Wellek et Warren écrivaient : « [u]n personnage de roman naît seulement des unités de sens, n’est fait que de phrases prononcées par lui ou sur lui ». Sur le sexe du personnage, en particulier dans le cycle des Rougon-Macquart, Philippe Hamon ajoute : « l’importance du trait sémantique de la sexualité se remarque à la fréquence des actions qui le mettent en scène dans le texte ». Et Fleur Bastin de préciser, à propos de figures féminines comme Clorinde, Sérafine ou Nana : « [l]a narration zolienne doit être pensée comme un faisceau complexe de discours masculins […] la quasi-totalité des personnages de femme[s] sont introduits dans la fiction par le biais d’une perception masculine ». Après nos observations sur Sarrasine, ces trois réflexions, qui peuvent se retourner comme un gant, nous conduisent à trois interrogations majeures : 

    • le personnage de roman n’est-il pas constitué par autant de non-dits (que « de phrases prononcées par lui ou sur lui ») ?
    • sa sexualité n’est-elle pas évoquée par autant de sous-entendus (que « d[’]actions qui l[a] mettent en scène ») ?
    • ce ou ces silences ne sont-ils pas autant de cris pour échapper à l’ordre des sexes (qu’un « faisceau complexe de discours masculins ») ?

    Telles sont les trois grandes questions qui sous-tendent un numéro thématique intitulé Non-dit(s) du genre et de la sexualité dans le roman d’expression française au XIXe siècle.

    Il s’agit de réfléchir à la façon dont le genre (défini « comme principe de différenciation qui détermine la construction des rôles sexués et qui l’organise dans des rapports de pouvoir », Zanone) se construit « entre » les lignes : comment passe-t-il à la fois pour implicite et pour naturel dans les blancs du texte, au point d’apparaître évident aux lecteur·ices – ou à certain·es d’entre eux·elles ? « Ce qui est propre aux sociétés modernes, ce n’est pas qu’elles aient voué le sexe à rester dans l’ombre, c’est qu’elles se soient vouées à en parler toujours, en le faisant valoir comme le secret ». Depuis La Volonté de savoir, on sait combien le « non-dit » (ou l’inter-dit) de la sexualité participe à la production des normes sexuelles, si bien qu’il faut relativiser l’existence de nombreux tabous : « il faut voir qu’un tabou peut en cacher un autre » (Angenot). Au(x) non-dit(s) du genre répond la « vérité du sexe » – ou la (re)naturalisation de la différence et la hiérarchie des sexes – : c’est à ce paradoxe que nous nous intéressons, entendant le « non-dit » comme une « construction culturelle, sociale et idéologique » (Schnyder et Toudoire-Surlapierre) prise dans son acception la plus large : « tout ce que le locuteur aurait voulu dire sans pour autant s’exprimer explicitement par des mots ou par des signes perceptibles et interprétables par son interlocuteur » (Berbinski).

    Méthodologiquement, penser le « non-dit », c’est pencher vers une « linguistique de la connotation » – voire de l’allusion –, chère à Barthes, lecteur de Hjemslev, ou, plus tard, à Catherine Kerbrat-Orecchioni. Quelle est la place du connotant (ce signifiant de « sens second », attaché à chaque acte d’énonciation, comme l’inflexion de la voix, la prosodie de la phrase ou le choix du registre de discours) dans l’expression de l’implicite ? La stylistique et la rhétorique connotative sont deux outils essentiels à l’analyse du « non-dit », qui plus est en littérature. On se souvient des propos de Todorov dans Communication, en 1964 : « [i]l est vrai que la littérature fait un emploi plus fréquent de la connotation que la langue parlée » ; cette particularité se vérifie dans certaines scènes de violences sexistes et sexuelles, signifiées entre les lignes par le recours au langage visuel ou non verbal. « À trois reprises, elle dit non ; mais ses yeux disaient oui, ses yeux de femmes tendre, toute à l’inexorable cruauté de sa passion » lit-on au sujet de Séverine dans La Bête humaine : refusant d’entendre le « non » d’une femme, un homme-interprète substitue un « oui » qu’il prétend lire dans ses yeux. Bien souvent chez Zola, « le corps avouant […] supplée à la révélation verbale « (Ménard). Que les romancier·ères la reprennent à leur compte ou qu’il·elles la subvertissent, cette tension entre la langue et un code imagé / corporel, qui repose sur une interprétation potentiellement abusive d’un implicite supposé, est constitutive de la représentation des violences sexuelles en littérature. Cet exemple suffit à démontrer l’importance du « non-dit » dans la construction de la domination masculine. 

    Le roman d’expression française est un terreau particulièrement fertile à l’étude du(des) non-dit(s) du genre et la sexualité au XIXe siècle. D’une part, après 1800, et plus encore après 1830, le roman acquiert ses lettres de noblesse : José-Luis Diaz a montré comment ce « genre bâtard », exclu de la poétique classique dérivée d’Aristote, s’est racheté aux yeux de la critique romantique. Important « réservoir culturel » – à l’instar du cinéma contemporain, pour reprendre la comparaison de Régine Robin –, le roman du XIXe siècle n’est pas seulement le reflet de la doxa, mais aussi le vecteur de « tout le non-dit, l’impensé, l’informulé, le refoulé […] entraîn[ant] des dérapages, des ratés, des disjonctions, des contradictions, des blancs » ; et parmi ces blancs, les « choses du sexe » se dévoilent plus ou moins implicitement. D’autre part, alors que les écrivain·es sont aux prises, sinon avec la censure, du moins avec l’encadrement administratif qui pèse sur la Librairie, du Premier Empire à la Troisième République (Mollier), la sexualité fait l’objet d’un nouvel arsenal répressif : l’outrage public aux bonnes mœurs (dont on connaît les conséquences pour Flaubert et Baudelaire, en 1857). Pourtant, au moment même où l’on observe la « multiplication des discours sur le sexe », les romancier·ères ne renoncent pas à déchirer le voile : afin d’évoquer la vie sexuelle et affective de leurs personnages en évitant l’opprobre ou des poursuites légales, ils exploitent des outils poétiques dont le « non-dit » fait partie. Ce concept est particulièrement économique : il inclut ce qui doit être tu, en vertu des lois ou des conventions sociales, mais aussi ce qui ne peut être dit, à cause de la langue et de ses lacunes. Puisque le nom prostitué, au sens d’« homme, généralement homosexuel, faisant commerce de son corps » (ou « plus rarement à des femmes », Rey), n’existe pas au XIXe siècle, les écrivain·es ont recours à des néologismes (on pense aux « entretenu[s] » de Balzac ou aux « hommes-courtisanes » de Sue) et à des figures de style (comme la métaphore ou la métonymie) : cette productivité lexicale / stylistique témoigne, dans les pratiques énonciatives extra-littéraires, d’un tabou linguistique de la prostitution masculine, en particulier hétérosexuelle.

    Nous proposons cinq approches (sociocritique, stylistique / rhétorique, narratologique, génétique, en réception) pour aborder les « non-dit(s) » du genre et de la sexualité dans le roman d’expression française au XIXe siècle.

    • Approche sociocritique

    Il s’agit d’étudier la façon dont les auteur·ices non-disent le genre et la sexualité à travers une relecture sociocritique des textes en éclairant « tout ce qui manifeste dans le roman la présence hors du roman d’une société de référence « (ou « ce par quoi le roman s’affirme lui-même comme société »). Dans un article fondateur, en 1971, Duchet avait défini la sociocritique comme « un déchiffrage du non-dit ». En confrontant des œuvres littéraires aux autres écrits de leur temps, qu’ils soient sérieux ou légers, de la médecine à la pornographie, en passant par la presse ou la chanson, on essaiera de retracer la circulation des formulations détournées des tabous sexuels au sein des discours sociaux et leurs actualisations dans la littérature. Si le XIXe siècle fixe a priori un dimorphisme sexuel et fige les rôles de genre (Laqueur), des espaces se forment, d’un texte à l’autre, où la sexualité peut s’exprimer avec une fluidité difficilement dicible ailleurs. 

    • Approche stylistique / rhétorique

    On analysera comment des textes passent le genre « sous silence » en se servant des outils de la stylistique et / ou de la rhétorique. On montrera par quelles figures les auteur·trices trouvent des chemins de traverse pour dire sans dire (ou bien contredire) certains « sexotypes » (Rosier) ou clichés sexués. La « litote », l’« ellipse », la « prétérition », comme l’ont montré Peter Schnyder et Frédérique Toudoire-Surlapierre, ou « les relations de paronymie, synonymie, antonymie, hyperonymie, hyponymie, homonymie et polysémie peuvent être sources d’enrichissements connotatifs, que les deux signifiants correspondants soient co-présents dans l’énoncé (relation in praesentia), ou que l’un sollicite paradigmatiquement l’autre (associations in absentia) » (Orecchioni). La piste ouverte par Berbinski, dans Entre dit et non-dit, pourra également être suivie : « le non-dit est en fait un dit déguisé derrière les divers mécanismes de production ». En évaluant les écarts entre dénotation / connotation dans des textes qui participent à produire les normes sexuelles, on se demandera, d’un point de vue stylistique, comment fonctionne le travail de dissimulation du signe ou de la « marque du genre » (Wittig) au sein des romans étudiés. Les œuvres inspirées des amours de Liane de Pougy et Natalie Clifford-Barney fournissent des exemples de cette « stylisation » (Butler) du tabou, qui permet de raconter des histoires interdites par le biais d’images suggestives. D’autres autrices entendent encore dévoiler crûment ce que leur temps érige en « non-dit », à l’instar d’Odette Dulac, qui, dans Le Silence des femmes (1911), fait retentir des désirs et des colères que le sexe faible est supposé cacher.

    • Approche narratologique

    Pour les romancier·ères, taire le genre peut servir à la construction de tensions narratives articulées autour de la dissimulation du « vrai sexe » de leurs héros·ïnes, sinon de sa négation : c’est le cas pour certain·es membres des Rougon-Macquart, comme Miette, dont les traits féminins ne s’affirment qu’à l’adolescence. Les écrivain·es peuvent cacher ces « secrets », féconds en suspense, à leurs lecteur·ices en les tiraillant entre les points de vue de personnages sachants / ignorants – contradictions que résout le narrateur omniscient à la fin du roman. Ainsi, certains signes du récit n’acquièrent leur signification qu’en conclusion, quand tel actant se révèle être femme, tandis qu’on l’avait cru homme : on pense à Mademoiselle de Maupin de Gautier. Chez André Léo, alias Victoire-Léodile Béra, dans Aline-Ali, le personnage éponyme, au prénom double, fait aussi l’expérience d’une histoire amoureuse sous une identité de genre (dé)jouée. Ce n’est qu’au dénouement de l’intrigue que le signifiant du « non-dit » se remplit et permet aux lecteur·ices la réinterprétation d’indices linguistiques ou physiques a posteriori : ce sont « les hanches conformées comme celles d’une femme » de Lucien de Rubempré, dont le sens ne s’éclaire qu’à la lumière de la relation homoérotique qu’il noue avec Carlos Herrera / Vautrin à la fin d’Illusions perdues

    • Approche génétique

    Le décryptage génétique des « non-dits » du(es) texte(s) est une autre voie possible : les brouillons de certain·es écrivain·es sont-ils plus explicites que leurs œuvres, une fois publiées, à propos des libertés qu’il·elles prennent – ou voudraient prendre – avec les représentations admises du genre et de la sexualité ? Quelles corrections effectuent-il·elles avant la publication de leurs œuvres ? Parmi ces modifications, lesquelles relèvent d’une auto-censure de la part des auteur·ices ou bien d’une intervention extérieure pour masquer leurs témérités (voire, en amont, les astreindre à l’implicitation) ? Les brouillons de Flaubert fournissent un exemple remarquable de ce travail de « gaze » de la sexualité : si ses premiers plans sont d’une crudité étonnante au sujet du désir d’Emma Bovary, Flaubert tâche ensuite, dit-il, « d’être boutonné ». Même constat pour Zola sur Maxime Rougon : Hortense Delair et Michael Rosenfeld ont montré combien l’auteur a cherché à euphémiser l’homosexualité du jeune homme (dont les hanches rappellent celles de Lucien de Rubempré), des dossiers préparatoires à la publication de La Curée. Comment les romancier·ères procèdent-il·elles pour rhabiller les fantasmes et les angoisses qu’ils entendent décrire, puis que reste-t-il d’assez transparent pour provoquer un scandale, voire un procès après la publication de leurs textes en feuilleton ou en volume ?

    • Approche en réception

    Ne pas dire, c’est aussi faire comprendre implicitement : certains outils à l’œuvre dans l’expression du « non-dit » « permettent au locuteur de susciter certaines opinions chez le destinataire sans prendre le risque de les formuler lui-même ; [ils] permettent donc de faire croire sans avoir dit ». Et Ducrot d’ajouter : « Mais on demande souvent à l’implicite de répondre à une exigence beaucoup plus forte. Il ne s’agit pas seulement de faire croire, il s’agit de dire sans avoir dit » – au risque de « banalise[r] toutes les méprises » (Kartsnidou et Litsardaki). Comment fonctionne cette compréhension de l’interdit sexuel, qu’il soit réprimé par l’opinion, la censure ou, plus fondamentalement, l’absence de mots pour l’exprimer ? Quels jeux de connivence sont employés par les écrivain·es pour que leurs lecteur·ices entendent ce que les romans ne veulent, ne peuvent ou ne doivent pas exprimer clairement ? Qu’est-ce qui ne se veut intelligible qu’aux yeux d’un lectorat d’hommes adultes et par quelles allusions ces clins d’œil se fabriquent-ils ? Au contraire, qu’est-ce qui apparaît évident pour les contemporain·es du XIXe siècle et tend à échapper au public actuel ? On ouvrira la réflexion en se demandant comment les textes reposent sur « une part d’indécision qu’il revient au lecteur de lever (ou non) » (Schnyder et Toudoire-Surlapierre).

    Les propositions d’articles, comprenant un résumé d’environ trois cents mots, ainsi qu’une courte bio-bibliographie, doivent être envoyées avant le 15 septembre 2024 à revueel@lit.ulaval.ca et nonditsdugenre@gmail.com.

    Une réponse sera communiquée par le comité éditorial de la revue et les directeur·ices du numéro avant le 30 septembre 2024 (pour une première réception des articles le 15 janvier 2025).

    Bibliographie indicative

    Angenot Marc, « Théorie du discours social. Notions de topographie des discours et de coupures cognitives », COnTEXTES, n°1 (2006), disponible en ligne [https://journals.openedition.org /contextes/51].

    Barthes Roland, S/Z, Paris, Éditions du Seuil, 1970.

    Bastin Fleur, « La femme dans le roman zolien. Idéologies du style », Romantisme, n°161 (2013), p. 101-114.

    Butler Judith, Trouble dans le genre. Le Féminisme et la subversion de l’identité, Paris, La Découverte, 2005. 

    Berbinski Sonia (dir.), Entre Dit et Non-Dit, Éditions Universitaires Européennes, Saarbrücken, 2016.

    Delair Hortense et Rosenfeld Michael, « Caviarder La Curée. Genre et sexualité en jeu dans les réécritures zoliennes », Les Cahiers naturalistes, n°96 (2022), p. 119-133.

    Diaz José-Luis, « Conquêtes du roman (1800-1850) », Romantisme, n°160 (2013), p. 3-10. 

    Duchet Claude, « Pour une socio-critique ou variations sur un incipit », Littérature, n°1 (1971), p. 5-14.

    – , « Une écriture de la socialité », Poétique, n°16 (1973), p. 446-454.

    Ducrot Oswald, Dire et ne pas dire. Principes de sémantiques linguistiques, Paris, Hermann, 1972.

    Foucault Michel, Histoire de la sexualité, Paris, Gallimard, 1976-2018. 

    Hamon Philippe, Le Personnel du roman. Le Système des personnages dans les Rougon-Macquart d’Émile Zola, Genève, Droz, 1983.

    Hjemslev Louis, Essais linguistiques, Paris, Éditions de Minuit, 1971.

    Kartsnidou Chryssi et Litsardaki Maria, « Éditorial. Le non-dit dans la littérature française », Syn-thèses, n°1 (2008), disponible en ligne [https://ejournals.lib.auth.gr/syn-theses/article /view/9282]

    Kerbrat-Orecchioni Catherine, La Connotation, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1977. 

    Laqueur Thomas, La Fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Paris, Gallimard, 1992. 

    Ménard Sophie, Émile Zola et les aveux du corps. Les savoirs du roman naturaliste, Paris, Classiques Garnier, 2014. 

    Mollier Yves, « La Censure en France au XIXe siècle », Mélanges de l’école française de Rome, n°121-122 (2009), p. 331-340.

    Rey Alain, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaires le Robert, 1992. 

    – , Dictionnaire culturel en langue française, Paris, Dictionnaires le Robert, 2005. 

    Robin Régine, « Pour une sociopoétique de l’imaginaire social », dans Neefs Jacques et Ropars Marie-Claire (dir.), La Politique du texte. Enjeux sociocritiques. Pour Duchet, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1992, p. 95-121.

    Rosier Laurence, De l’insulte… aux femmes. Un essai linguistique sur les insultes faites aux femmes, Bruxelles, 180°, 2017. 

    Schnyder Peter et Toudoire-Surlapierre Frédérique (dir.), Ne pas dire. Pour une étude du non-dit dans la littérature et la culture européennes, Paris, Classiques Garnier, 2013. 

    Todorov Tzvetan, « La Description et la signification en littérature », Communication, n°4 (1964), p. 33-39. 

    Wellek René et Warren Austin, La Théorie littéraire, Paris, Éditions du Seuil, 1971. 

    Wittig Monique, “The Mark of Gender”, Feminist Issues, n°5 (1985), p. 3-13.

    Zanone Damien, « Introduction. Questions de genre au XIXe siècle », Romantisme, n°179 (2018), p. 5-11.

  • VocUM 2024 : Langage et (dés)information

    Date limite pour soumettre une proposition :
    31 juillet 2024

    Avis d’acceptation des propositions :
    septembre 2024

    Colloque (en présentiel à l’Université de Montréal) : 14 et 15 novembre 2024

    https://vocum.ca

    Qu’est-ce que [Voc]UM ?

    VocUM, né d’une initiative d’étudiant·e·s de l’Université de Montréal, est l’unique colloque interdisciplinaire et international sur le langage à Montréal. Sa mission est de réunir les jeunes chercheur·euse·s en leur offrant un espace leur permettant de diffuser les résultats de leurs recherches. Il leur est ainsi possible d’une part de développer leurs aptitudes à la communication orale en participant au colloque étudiant annuel, et d’autre part de parfaire leurs capacités de rédaction en publiant des articles dans la revue ScriptUM. Pour ce faire, le langage a été ciblé comme point de convergence pour faciliter le dialogue entre des disciplines autrement isolées les unes des autres.

    Le Colloque, fondé en 2014, en est désormais à sa onzième édition. En plus des conférences présentées par de jeunes chercheur·euse·s et deux plénières, le programme comprendra une séance de présentations par affiches.

    Thème du Colloque

    Le terme ‘information’, du latin formare signifiant « mettre en forme », implique dans son essence le processus de façonner une idée, une représentation, ou bien un concept. Dans l’Antiquité tardive, ce mot acquiert une connotation sociale et interpersonnelle, évoquant le processus de transmission de connaissances ou de vérités, ou même l’acte d’instruire et d’éduquer. Or de la transmission neuronale aux ondes électromagnétiques en passant par les discours politiques et religieux, l’information est partout et change de forme selon les domaines. La 11e édition du colloque VocUM est l’occasion d’interroger les différents visages que l’information et la désinformation prennent, de leur transmission à leur réception et à toutes les étapes intermédiaires. Les médias (nouvelles quotidiennes, bulletins météo) ont développé leur propre langage, et sont le terrain de divers phénomènes de désinformation. Que ce soit les lanceurs d’alertes, le climatoscepticisme, et la diffamation à l’encontre de certaines personnes ou communautés, ces manifestations induisent une érosion de la confiance du public envers les institutions et se traduisent par une nécessité de vérifier les informations qui circulent.

    Alors que le terme ‘information’ remonte à une époque très ancienne, son antonyme s’avère bien plus récent. En effet, le mot ‘désinformation’ a vraisemblablement été emprunté au russe дезинформация (dezinformatsiya) dans le contexte de la Guerre froide pour définir la propagation de fausses nouvelles dans le but d’induire en erreur l’opinion publique. Popularisé dans le domaine anglophone dans les années 1980 et initialement liée aux stratégies de manipulation politique, la désinformation a ensuite été étendue pour inclure toute communication gouvernementale (propagande) contenant intentionnellement des informations fausses et trompeuses. Ainsi, la ‘désinformation’ souligne la propagation délibérée de mensonges et de tromperies dans le but de manipuler les perceptions et les opinions. Notons à cet égard que l’anglais distingue pour sa part la ‘misinformation’’ simplement erronée, de la ‘disinformation’ intentionnellement fallacieuse.

    En cela, les réflexions liées à l’information et à la désinformation touchent un grand nombre de domaines de recherche : en littérature et en traductologie, le genre littéraire (autobiographie, essai, poésie) et le contexte de réception influent sur notre compréhension de l’information. De nombreux écrivain·e·s jouent d’ailleurs à brouiller la frontière entre le réel et la fiction, que l’on pense à l’autofiction – qui joue entre autobiographie et genre romanesque – ou aux écritures d’inspiration documentaire.  Le choix des stratégies de traduction va, par exemple, dépendre de la nature du texte, du public visé, et de la situation historique, culturelle (enjeux des transferts culturels) ou politique (récits nationaux et identitaires) de production et de réception. 

    Un cadre important de propagation de l’information est le milieu académique, où l’intégrité scientifique est au cœur de nombreux enjeux (libre accès, plagiat, usage d’intelligence artificielle, pseudoscientifiques). Les questions de censures intellectuelles (interdiction de livres, inégalité de la répartition des fonds) et de restrictions d’accès à l’éducation (inégalités de genre, de classe) forment également des obstacles au droit à l’information.

    L’intersection du langage et de la (dés)information évoque aussi la question des idées reçues sur les langues et leurs usages. Qu’il s’agisse des perceptions linguistiques, du rapport souvent méconnu entre une langue standard donnée et les diverses formes vernaculaires qui en existent, ou encore de l’impact de cet ensemble de représentations linguistiques sur l’enseignement d’une langue sur son apprentissage : la relation complexe qu’un locutorat entretient avec la réalité de ses pratiques langagières soulèvent d’autres questions relevant de la (dés)information.

    En matière d’accessibilité, l’ère du numérique soulève pour sa part plusieurs enjeux, tout en ouvrant par le fait même de nouveaux horizons. Pensons par exemple aux corpus et archives en tout genre qui sont de plus en plus digitalisés – au coût cependant de l’accès direct à l’information dans sa matérialité. Outre l’aspect juridique de l’accès à l’information, mentionnons entre autres la tendance croissante dans certains pays comme la Suède et l’Allemagne à se prémunir d’une législation obligeant le recours à un langage clair et accessible pour s’adresser au public, afin que les discours politiques officiels ou encore les plaques muséales informatives puissent être compris·e·s par toustes.

    Mais alors que le terme ‘intelligence artificielle’ (IA) est sur toutes les lèvres, les derniers avancements technologiques en la matière apportent leur lot de défis. Les changements fulgurants des progrès en IA générative au cours des dernières années ne cessent de brasser les cartes : vue comme une source d’information par les un·e·s et décriée comme un outil de désinformation par les autres, la question de l’IA ne pouvait être laissée sous silence dans la perspective du thème de cette année.

    Qui est admissible ?

    Les propositions pour VocUM 2024 – Langage et (dés)information pourront entre autres s’inscrire dans les disciplines suivantes :

    Acquisition du langageJournalisme
    Aménagement linguistiqueLinguistique
    Analyse du discours Littérature
    AnthropologieMusicologie
    Communication Neurosciences 
    Didactique des languesOrthophonie
    DroitPhilosophie du langage
    EthnologieSanté publique
    Études classiquesSciences politiques
    EthnolinguistiqueSociolinguistique
    HistoireSociologie
    Histoire de l’artTraduction et traductologie
    Informatique et intelligence artificielleTraitement automatique des langues

    Afin de rejoindre une grande variété de présentateur·trice·s, le colloque VocUM 2024 comportera des séances de communications, d’une durée de 15 à 20 minutes suivies d’une période de questions, ainsi qu’une plage horaire exclusive consacrée aux présentations par affiches. Les étudiant·e·s de tous les cycles sont invité·e·s à soumettre leur projet, en précisant si leur soumission doit être considérée pour une communication ou une affiche (à la discrétion du comité évaluateur), ou seulement pour une affiche.

    Merci de nous faire parvenir vos propositions de communication au plus tard le dimanche 31 juillet 2024 par le biais dece formulaire. Elles doivent être composées d’un maximum de 300 mots et soumises à l’aide du formulaire électronique accessible sur le site Web de VocUM. Le comité scientifique accepte des propositions en français, anglais, espagnol, italien ou allemand. Cependant, la diffusion du savoir en français est fortement encouragée.

    Dates à retenir

    Date limite pour soumettre une proposition : 31 juillet 2024

    Avis d’acceptation des propositions : septembre 2024

    Colloque (en présentiel à l’Université de Montréal) : 14 et 15 novembre 2024

    Pour plus d’informations : http://vocum.ca, info@vocum.ca

    Bibliographie

    Œuvres critiques

    Acke, Daniel. « Révisionnisme et négationnisme » dans Témoigner. Entre histoire et mémoire, vol. 122, 2016, p. 53−63.

    Aristote. Réfutations sophistiques, IVe siècle av. J.-C.

    Bernays, Edward. Propaganda, New York, Horace Liveright, 1928.

    Bourdieu, Pierre. « L’opinion publique n’existe pas » dans Les Temps modernes, n°318, janvier 1973, p. 1292−1309.

    Chomsky, Noam et Robert W. McChesney. Propagande, médias et démocratie [trad. Liria Arcal et Louis de Bellefeuille], Montréal, Écosociété, 2005.

    Colon, David. Propagande. La manipulation de masse dans le monde contemporain, Paris, Flammarion, 2021.

    Decout, Maxime. Pouvoirs de l’imposture, Paris, Minuit, 2018.

    ————. En toute mauvaise foi. Sur un paradoxe littéraire, Paris, Minuit, 2015.

    Halimi, Serge. Les nouveaux chiens de garde, Paris, Liber-Raisons d’agir, 1997.

    Jacquard, Roland. La Guerre du mensonge : histoire secrète de la désinformation, Paris, Plon, 1986

    McWhorther, John. What Language Is: And What It Isn’t and What It Could Be, New York, Gotham Books, 2011. 

    Melançon, Benoît. Le niveau baisse! et autres idées reçues sur la langue, Montréal, Del Busso, 2015.

    Lejeune, Philippe. Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1975.

    Pratte, André. Les oiseaux de malheur : essai sur les médias d’aujourd’hui, Montréal, VLB éditeur, 2000.

    Ponsonby, Arthur. Falsehood in War-time, Containing an Assortment of Lies Circulated Throughout the Nations During the Great War, London, Garland publishing company, 1928.

    Quivy, Vincent. Incroyables mais faux! Histoires de complots de JFK au COVID-19, Paris, Seuil, 2020.

    Reboul, Anne. « Le paradoxe du mensonge dans la théorie des actes de langage » dans Cahiers de linguistique française, n°13, Université de Genève, Suisse, 1992, p. 125−147.

    Robert, Anne-Cécile. Dernières nouvelles du mensonge, Montréal, Lux Éditeur, 2021.

    Scholar, Richard et Alexis Tadié. Fiction and the Frontiers of Knowledge in Europe 1500−1800, Burlington/London, Aldershot publishing/Routledge,  2016 [2011].

    Schopenhauer, Arthur. Eristische Dialektik, die Kunst Recht zu behalten [L’art d’avoir toujours raison ou La dialectique éristique], 1864.

    Tadié, Alexis. « Fiction et vérité à l’époque moderne », Philosophiques, vol. 40, n°1, printemps 2013, p. 71−85.

    Shultz, Richard H. et Roy Godson. Dezinformatsia: Active Measures in Soviet Strategy, Washington, Pergamon-Brassey’s, 1984.

    Yaguello, Marina. Catalogue des idées reçues sur la langue, Paris, Seuil 1988.

    Œuvres artistiques

    Aristophane. Les nuées, Ve siècle av. J.-C.

    Atwood, Margaret. The Handmaid’s Tale, Toronto, McClelland & Stewart, 1985.

    Beigbeder, Frédéric. 99 Francs, Paris, Grasset & Fasquelle, 2000.

    Bello, Antoine. Les falsificateurs, Paris, Gallimard, 2007.

    Bernard, Olivier. Le Pharmachien [3 volumes], Montréal, Éditions les Malins, 2014.

    Carrère, Emmanuel. L’adversaire, Paris, P.O.L., 2000.

    Collodi, Carlo. Le avventure di Pinocchio. Storia di un burattino [Les Aventures de Pinocchio : histoire d’un pantin], Firenze, Paggi, 1883.

    Dick, Philip K. The Man in the High Castle, New York, G. P. Putnam’s Sons, 1962.

    Gravel, Élise. Alerte : culottes meurtrières! Fausses nouvelles, désinformation et théories du complot, Scholastic Canada, 2023.

    Lindon, Mathieu. Le procès de Jean-Marie Le Pen, Paris, P.O.L., 1998.

    Louatah, Sabri. 404, Paris, Flammarion, 2019.

    Modiano, Patrick. La Place de l’Étoile, Paris, Gallimard, 1968.

    Orwell, George. Nineteen Eighty-Four, London, Secker & Warburg, 1949.

    Platon. Euthydème, IVe siècle av. J.-C.

    Rossini, Gioachino. « La calunnia è un venticello [Air de la calomnie] », Il barbiere di Siviglia [Le Barbier de Séville]  livret de Cesare Sterbini, 1816.

    Volkoff, Vladimir. Le montage, Paris, Julliard, 1982.

  • Sociopoétiques

    CELIS (UR 4280) de l’Université Clermont Auvergne

    Responsable : Alain Montandon

    Date de tombée : 30 Mars 2024

    La revue Sociopoétiques (http://revues-msh.uca.fr/sociopoetiques) lance un appel à articles pour la rubrique varia de ses neuvième et dixième numéro, à paraître respectivement à l’automne 2024 et 2025. 

    Ces textes, d’une longueur maximale de 30 000 signes (notes et espaces compris), doivent respecter les normes de publication https://revues-msh.uca.fr/sociopoetiques/index.php?id=1127.

    Les propositions d’articles doivent être adressées, avant le 30 mars 2024 pour une parution en 2024, à Alain Montandon (Alain.MONTANDON@uca.fr), accompagnés d’une notice bio-bibliographique rédigée sur un document séparé.

    Le comité de rédaction de la revue attire l’attention des contributeurs sur le fait que ces derniers devront veiller à bien inscrire leur texte dans la perspective sociopoétique, qui constitue la ligne éditoriale de notre revue. 

    Il s’agira en effet d’analyser la manière dont les représentations et l’imaginaire social informent le texte dans son écriture même. Nous renvoyons pour une définition plus approfondie à l’article définissant la sociopoétique paru dans le premier numéro de notre revue : http://revues-msh.uca.fr/sociopoetiques/index.php?id=640

  • Delphine de Germaine de Staël

    Lectures du CRP19 – Dixième édition

    21 septembre 2024
    Avec le soutien du CRP19

    Responsable : Adrien Peuple & Inji Hwang
    Url : http://www.crp19.org
    Adresse : Paris, Maison de la Recherche de l’université Paris 3 – Sorbonne nouvelle, 4 rue des Irlandais, 75005 Paris

    Date de tombée : 30 Avril 2024

    Résumé

    Depuis plusieurs années, les « Lectures du CRP19 (centre de recherche sur les poétiques du XIXe siècle) », organisées par les doctorantes et les doctorants du Centre de Recherche sur les Poétiques du XIXe siècle, s’intéressent aux œuvres méconnues d’auteur·rice·s consacré.e.s. La dixième édition propose cette année de redécouvrir Delphine (1802) de Germaine de Staël.

    Argumentaire

    Depuis plusieurs années, les « Lectures du CRP19 », organisées par les doctorantes et les doctorants du Centre de Recherche sur les Poétiques du XIXe siècle, laboratoire rattaché à l’ED 120 de l’Université Sorbonne Nouvelle, s’intéressent aux œuvres méconnues d’auteur·rice·s consacré·e·s. La dixième édition propose cette année de redécouvrir Delphine (1802) de Germaine de Staël.

    Delphine (1802) occupe une place primordiale dans la carrière littéraire de Germaine de Staël. Après avoir rédigé des essais politiques et littéraires, Staël s’engage résolument dans le roman[1]. Cette transition traduit une volonté d’expérimenter ses théories sur la fiction, énoncées dans son Essai sur les fictions (1795) puis dans De la littérature (1800), qui promeuvent tous deux un roman moderne. « Après avoir prouvé que j’avais l’esprit sérieux, il faut, s’il se peut, tâcher de le faire oublier, et populariser sa réputation auprès des femmes[2] », écrit-elle à Carl Gustaf von Brinkman, le 27 avril 1800. À peine De la littérature vient-il d’être édité que Staël se met aussitôt à composer un roman. C’est dire que la rédaction de Delphine est engagée dans la continuité de son essai littéraire et que si Staël s’aventure dans la carrière soi-disant féminine du roman, elle cherche à le révolutionner. 

    La littérature, face aux désastres de la « Terreur » et de ses rouages démagogiques, ne peut être indifférente à la réalité sociale. D’après Lucia Omacini, la plupart des romans épistolaires produits entre 1790-1830 font fi de l’actualité révolutionnaire[3]. Or, la trame épistolaire du roman de Staël prend à bras le corps la réalité de la Révolution. À travers les questions éthiques, mises en lien avec le politique, que soulèvent le roman, Delphine est un véritable brûlot libéral qui fait sensation lors de sa publication. 

    Ce roman est un succès commercial, puisqu’aux dires du journaliste Pierre‑Louis Roederer les Parisiens délaissent les spectacles et les cérémonies religieuses pour dévorer ce chef‑d’œuvre[4], qui suscite cependant de nombreuses controverses. Beaucoup de détracteurs reprochent à Staël son geste subversif, celui de contrer les conciliations idéologiques en cours entre césarisme montant et réaction religieuse. Le Journal des débats fustige Delphine comme un roman « dangereux » qui non seulement « calomnie la religion catholique » mais en plus véhicule des « principes » « très anti-sociaux »[5]. Ce roman est controversé d’autant plus qu’il soulève les questions propres à la condition féminine.

    Depuis quelques années le roman Delphine connaît un regain d’intérêt. Lors du bicentenaire de la mort de Staël, Delphine a connu deux rééditions importantes, celles de Catriona Seth pour la Bibliothèque de la Pléiade et d’Aurélie Foglia pour la collection « Folio classique ». Les recherches récentes de Stéphanie Genand ont remis en valeur la notoriété de ce roman[6]. Ainsi cet intérêt justifie-t-il à ce titre de rouvrir le dossier Delphine.

    Pour mieux cerner les enjeux de Delphine et creuser de nouvelles perspectives, la journée d’étude pourrait privilégier les approches suivantes :

    Approche génétique et générique

    – Il serait intéressant de partir des brouillons et des ébauches du roman Delphine, publiés dans la précieuse édition de Lucia Omacini et de Simone Balayé chez Droz[7], pour évaluer les différences esthétiques et poétiques qui apparaissent entre l’esquisse romanesque et l’œuvre finale. 

    – L’approche génétique pourrait aussi se focaliser sur la préface et la postface de Staël qui encadrent le récit et orientent la lecture. 

    – Nous pourrions nous demander à quels genres littéraires le roman emprunte ses codes poétiques. Bien que le roman reprenne les poncifs du roman sentimental, en quoi les détourne-t-il ou les renouvelle-t-il ? 

    – Cette approche générique et génétique pourrait également s’intéresser aux intertextes du roman : par exemple en interrogeant le dialogue critique que Staël établit entre son roman et La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau. On pourra plus généralement s’interroger sur le dialogue avec d’autres auteur.e.s (Goethe, Charrière…). 

    Approche poétique et esthétique

    – Alors que Les Liaisons dangereuses marquent un apogée du roman épistolaire en 1782, nous pourrions comparer les stratégies poétiques mises en place dans Delphine ainsi que dans d’autres romans épistolaires contemporains, à l’instar d’Aline et Valcour (1793) de Sade ou d’Aldomen (1794) et d’Oberman (1804) de Senancour. 

    – Si Isabelle Guillot s’est chargé d’analyser la fonction du portrait et des peintures au sein de la trame narrative de Delphine[8], nous pourrions ouvrir de nouvelles perspectives en nous intéressant à la place stratégique des dialogues, véritables scènes herméneutiques et heuristiques dans lesquelles les personnages sont poussés dans leur retranchement. On pourra aussi observer comment Staël module la forme romanesque. 

    – Le roman se situe dans la transition complexe du ‘moment 1800’. Nous pourrions nous demander en quoi le roman établit un bilan critique des Lumières, mais aussi quelle serait son identité « romantique ». 

    – Nous pourrions aussi interroger le rapport entre « Histoire » et « histoire » et mieux interroger l’écriture paradoxalement politique de cette œuvre. Quelle écriture de l’Histoire Staël définit-elle à travers la fiction ?

    – Une réflexion sur la notion du « tragique » serait tout autant la bienvenue du fait que le canevas de ce roman épistolaire repose sur le rapport impossible et retardé entre Léonce et Delphine. D’ailleurs Staël n’écrit-elle pas à Adèle Pastoret « [qu’] [elle] cherche des sujets de tragédie[9] » pour composer son roman ?

     Approche thématique

    – Nombreux sont les thèmes qui cristallisent les enjeux du roman comme la « mélancolie » ou « l’enthousiasme ». La notion de « pitié » aussi revient de manière constante et s’impose comme point cardinal de l’éthique staëlienne. Par ailleurs, la question de « l’opinion » est centrale. 

    – De même, la question religieuse est à creuser. Le roman déprécie le catholicisme à travers la dévotion fanatique de Matilde. En revanche, le protestantisme se présente sous de meilleurs auspices. Mais ce binarisme n’est-il pas à nuancer d’autant plus que Delphine ne professe aucun culte et se prononce en faveur du déisme ?

    – Stéphanie Genand a récemment publié un essai Sympathie de la nuit dans lequel elle explique le thème de la folie à travers trois nouvelles de jeunesse de Staël[10]. Qu’en est-il dans Delphine, où les « fureurs » et « délires » se multiplient ? 

    – Delphine contribue à nourrir par le biais de la fiction les pensées de Staël au sujet de la mélancolie et de l’exil. 

     Approche philosophique et sociologique

    – Alors que les études anglophones se sont focalisées sur la représentation du féminin dans le corpus staëlien, les études françaises ont privilégié de leurs côtés la représentation du masculin. A l’heure des gender studies, il serait intéressant à présent de réfléchir sur le rapport des sexes et de s’interroger sur la définition et la représentation du genre à travers l’écriture féminine et masculine des épistolaires. 

    – Dans sa préface à l’édition « Folio classique », Aurélie Foglia suggère que le travail romanesque s’apparente à une enquête « proto-sociologique[11] » à travers l’analyse de la condition féminine. Une perspective sociologique et ethnologique serait aussi envisageable quant à la représentation de l’aristocratie, aussi bien celle de la France que celle de l’Espagne.

     Approche linguistique

    – Alors qu’Éric Bordas a démontré une stylistique de la monodie dans le roman Corinne ou l’Italie[12], il semble que cette perspective manque dans la réception critique de Delphine, même si Frank Bellucci observe une « stylistique de la douleur[13] ».

    Modalités de soumission

    Les propositions de communication comprenant un résumé de 250 à 500 mots ainsi qu’une courte biobibliographie sont à envoyer à l’adresse suivante :

    • adrien.peuple@sorbonne-nouvelle.fr  
    • inji.hwang@sorbonne-nouvelle.fr

    avant le mardi 30 avril 2024

    Elles seront évaluées par le comité scientifique.

    Informations utiles

    • La journée d’étude se tiendra le samedi 21 septembre 2024 à la Maison de la Recherche, 4 rue des Irlandais.
    • La prise en charge des frais de transport n’est pour le moment pas assurée.

    Comité scientifique

    • Aurélie Foglia
    • Stéphanie Genand
    • Florence Lotterie
    • Jean-Marie Roulin

    Comité d’organisation

    • Inji Hwang
    • Adrien Peuple 

    Bibliographie

    Balaye, Simone, « Les gestes de la dissimulation dans Delphine », Cahiers de l’Association internationale des études françaises, t. XXVI, mai 1974, p. 182-202 ;

    Balaye, Simone, « Delphine de Madame de Staël et la presse sous le Consulat », Romantisme, t. LI, 1987, p. 39-47 ;

    Balaye, Simone, « Destins d’hommes dans Delphine de Madame de Staël », in Voltaire, the Enlightenment and the Comic Mode. Essays in Honour of Jean Sareil. Ed. Maxine G. Cutler. New York / Bern / Frankfurt-am-Main / Paris, Verlag Peter Lang, 1990, p. 1-10 ;

    Balaye, Simone, « Destin de femmes dans Delphine », publié dans Madame de Staël : écrire, lutter, vivre, Genève Paris, Droz, 1994, p. 61-76 ;

    Balaye, Simone, « Delphine, roman des Lumières : pour une lecture politique », publié dans Madame de Staël : écrire, lutter, vivre, Genève Paris, Droz, 1994,pp. 185-198 ;

    Bellucci, Franck, « Les maux du corps et de l’âme dans Delphine », publié dans Cahiers staëliens, n° 56, 2005, p. 75-86 ;

    Brousteau, Anne, « Delphine de Mme de Staël : une esthétique romanesque de la sympathie », publié dans Cahiers staëliens, n° 56, 2005, p. 87-96 ;

    Castagnès Gilles, « ‟ Delphine ” de Mme de Staël, ou la quête du malheur », dans Revue d’Histoire littéraire de la France, n° 1, 2013, p. 71-86 ;

    Dubeau, Catherine, La Lettre et la mère. Roman familial et écriture de la passion chez Suzanne Necker et Germaine de Staël, Paris, Hermann, 2013 ;

    Garry-Boussel, Claire, Statut et fonction du personnage masculin chez Madame de Staël, Paris, Champion, 2002 ;

    Genand, Stéphanie, « ‘‘N’ai-je pas aussi mon délire ?’’ : troubles du masculin dans Delphine (1802) de Madame de Staël », dans Masculinités en révolution de Rousseau à Balzac, [sous la direction de Daniel Maira et Jean-Marie Roulin], Saint-Etienne, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2013, p. 217-226 ;

    Genand, Stéphanie, La Chambre noire. Germaine de Staël et la pensée du négatif, Genève, Droz, 2016 ;

    Genand, Stéphanie, « Delphine ou les malheurs de la vertu : une lecture paradoxale de Germaine de Staël », L’Atelier des idées. Pour Michel Delon, sous la direction de Jacques Berchtold et de Pierre Frantz, Paris, PUPS, 2017, p. 475-485 ;

    Genand, Stéphanie, Sympathie de la nuit, Paris, Flammarion, 2022 ;

    Genand, Stéphanie, « Féminités scandaleuses. Delphine de Germaine de Staël et Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir », Savoirs en lien [En ligne], 1 | 2022, publié le 15 décembre 2022 et consulté le 09 novembre 2023 ;

    Gengembre, Gérard, « Delphine, ou la Révolution française : un roman du divorce », publié dans Cahiers staëlien, n° 56, 2005, p. 105-112 ;

    Goldzink, Jean, « Delphine ou la Révolution française », Dictionnaire des œuvres littéraires de langue française, Paris, Bordas, t. II, 1994 ;

    Guillot, Isabelle, « Portraits et tableaux dans Delphine », Cahiers staëliens, n° 56, 2005, p. 97-103 ;

    Gutwirth, Madelyn, Madame de Staël, novelist : the Emergence of the Artist as a Woman, University of Illinois Press, 1978 ;

    Higonnet, Margaret, « Delphine d’une guerre civile à l’autre », Annales Benjamin Constant, n° 8-9, 1988, p. 211-224 ;

    Lotterie, Florence, « Une revanche de la ‶femme-auteur″ » ? Madame de Staël disciple de Rousseau », publié dans Romantisme, 2003, n° 122, pp. 19-31 ;

    Lotterie, Florence, « Madame de Staël. La littérature comme ‶philosophie sensible″ », publié dans Romantisme, 2004, n° 124, pp. 19-30 ;

    Lotterie, Florence, « Un aspect de la réception de Delphine : la figure polémique de la ‘femme philosophe’« , Cahiers staëliens, n° 57, 2006, p. 119-135 ;

    Lotterie, Florence, Le Genre des Lumières. Femme et philosophe au XVIIIe siècle, Paris, Garnier, 2013 ;

    Louichon, Brigitte, « Lieux et discours dans Delphine », Cahiers staëliens, n° 56, 2005, p. 53-63 ;

    Mauzi, Robert, L’idée du bonheur dans la littérature et la pensée française au XVIIIe, Genève, Slatkine, 1979, réed. Albin Michel, 1994 ;

    Omacini, Lucia, « Delphine et la tradition du roman épistolaire », Cahiers staëliens, n° 56, 2005, p. 15-24 ;

    Omacini, Lucia, « ‘Il n’y aura pas un mot de politique.’ Madame de Staël et la tradition du roman de femmes », dans La Tradition des romans de femmes XVIIIe-XIXe siècles, textes réunis et présentés par Catherine Mariette-Clot et Damien Zanone, Paris, Honoré Champion, 2012, pp. 241-251 ;

    Ozouf, Mona, Les Aveux du roman : le XIXe siècle entre Ancien Régime et Révolution [2001], Paris, Gallimard, Collection Tel, 2004 ;

    Poirier, Blandine, « Le roman rose face aux passions noires : Delphine de Germaine de Staël », dans Roman rose, roman noir [en ligne], sous la direction de Stéphane Lojkine, XXXIe colloque international de la SATOR (Société d’analyse de la topique romanesque) – Aix-en-Provence et Saumane, 23-25 mars 2017 ;

    Rivara Annie, « Contre-romanesque et hyper-romanesque dans les quatorze première lettres de Delphine », Cahiers staëliens, n° 56, 2005, p. 39-51 ;

    Seth, Catriona, « Introduction », Cahiers staëliens, n° 56, 2005, p. 9-13 ;

    Szabo, Anne, « Aspects et fonctions du temps dans Delphine », Le groupe de Coppet et la Révolution française, Lausanne, Annales Benjamin Constant, Paris, Jean Touzot, 1988 ;

    Szmurlo, Karyna, Germaine de Staël : Crossing the Borders, New Brunswick (NJ), Rutgers University Press, 1991 ;

    Vallois, Marie-Claire, Fictions féminines, Madame de Staël et les voix de la Sibylle, Stanford, Stanford University Press Press, 1987 ;

    Vanoflen, Laurence, « De Caliste à Delphine, et retour ? Victoire. Individu et société dans les romans d’Isabelle de Charrière et de Germaine de Staël », Cahiers staëliens, n° 56, 2005, p. 25-38 ;

    Zanone, Damien, « Romanesque et mélancolie : l’imminence du romantisme dans Delphine », Cahiers staëliens, n° 56, 2005, p. 66-73 ;

    Zanone, Damien, « Être femme dans Delphine de Germaine de Staël, ou le roman contre la maxime », publié dans Simples vies de femmes. Etudes réunies par Sylvie Thorel, Paris, Honoré Champion, 2017, pp. 109-114.

    Notes

    [1] Staël a d’abord exploré les territoires de la fiction par le biais de ses nouvelles de jeunesse.

    [2] CG IV-I, p. 230.

    [3] Lucia Omacini, « Delphine et la tradition du roman épistolaire », Cahiers staëliens, n° 56, 2005, p. 20.

    [4] Charlotte Julia Blennerhassett, Madame de Staël et son temps, trad. par Auguste Dietrich, Paris, Louis Westhausser, 1890, 3 vol. , t. II, p. 500.

    [5] Cité par Michel Winock, Madame de Staël, Paris, Fayard, 2010, p. 235.

    [6] Voir bibliographie ci-dessous.

    [7] Madame de Staël, Delphine, t. II : L’Avant-texte : contribution à une étude critique génétique, Genève, Droz, 1990.

    [8] Voir Isabelle Guillot, « Portraits et tableaux dans Delphine », Cahiers staëliens, n° 56, 2005, p. 97-103.

    [9] CG IV-I, p. 322.

    [10] Stéphanie Genand, Sympathie de la nuit, Paris, Flammarion, 2022.

    [11] Aurélie Foglia, « Préface », dans Delphine, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 2017, p. 22.

    [12] Éric Bordas, « Les Discours de Corinne : Stylistique d’une monodie », publié dans L’Eclat et le silence : « Corinne ou l’Italie » de Madame de Staël [sous la direction de Simone Balayé], Paris : Honoré Champion, 1999, p. 161-205.

    [13] Franck Bellucci, « Les maux du corps et de l’âme dans Delphine », Cahiers staëliens, n° 57, 2005, p. 82 : « Mme de Staël met à l’œuvre une véritable poétique de la douleur. Une considération stylistique détaillée du roman prouverait l’ambition formelle de l’auteur qui cherche à rendre perceptible, presque palpable, la souffrance de ses héros […]. »

    Sources

    « Delphine de Germaine de Staël », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 12 février 2024, https://doi.org/10.58079/vsxv